La Berlinale aux abonnés pas absents

Que ce soit à Berlin, Cannes ou Venise, les anciens lauréats de ces grands festivals forment un club très select qui les assure quasiment d’une sélection à chacun de leurs nouveaux longs-métrages. La 69e Berlinale ne fait pas exception à cette règle non-écrite et pourtant bien établie.

 

Ainsi en est-il du réalisateur chinois Wang Quan’an, lequel est loin d’être un inconnu au Festival de Berlin, puisqu’il y remporta l’Ours d’Or en 2007 avec Tuya’s Marriage, l’Ours d’Argent du Meilleur scénario en 2010 pour Apart Together et qu’il fut également membre du jury international en 2017.

Il revient en Compétition officielle avec Öndög (♥♥), un film ultra-contemplatif qui se déroule dans les lointaines steppes de Mongolie. La découverte du cadavre d’une jeune femme va amener à une réflexion sur le cycle de la vie entre les différents personnages, parmi lesquels un jeune policier et une bergère qui a tout de la forte femme. Le titre Öndög n’a d’ailleurs rien d’innocent par rapport à cette réflexion, puisqu’il signifie « oeuf » en mongol. Ici, il réfère tout autant aux oeufs fossilisés de dinosaures (découverts en nombre en Mongolie) qu’au foetus dans le ventre de la mère. Les deux significations se rejoignent entre deux plans parfois très silencieux, mais qui permettent d’apprécier la superbe photographie du film. Les grands paysages mongols se prêtent, il est vrai, à merveille à l’exercice. Si l’on peut difficilement qualifier Öndög d’oeuvre grand public, il faut toutefois lui reconnaître une démarche cinématographique de qualité qui pourrait parfaitement séduire un jury à l’heure des récompenses.

Nora Fingscheidt n’est pas une inconnue non plus au festival, puisque la réalisatrice allemande a participé aux Berlinale Talents en 2012, une initiative qui, comme son nom le laisse supposer, permet à de jeunes talents de divers pays de bénéficier d’une belle mise en valeur pendant la durée de l’évènement. Avec System Crasher (♥♥), sélectionné en Compétition officielle, elle raconte l’histoire de Benni, une jeune fille de 9 ans complètement en marge de la société à cause d’un contexte familial calamiteux. Incontrôlable, Benni passe d’une maison d’accueil à une autre et ne parvient pas davantage à trouver la moindre stabilité dans le milieu scolaire.

Si le film fait inévitablement penser au superbe Mommy de Xavier Dolan de par sa thématique ainsi que pour certains effets de style employés par Nora Fingscheidt, il faut saluer la réflexion amenée par ce drame social plein de sensibilité. Mais la force de System Crasher tient aussi et surtout dans la prestation époustouflante de sa jeune actrice principale, Helena Zengel, qui, du haut de ses 9 printemps, est étonnante de conviction dans la peau de Benni.

Enfin, le réalisateur français François Ozon était très attendu pour son dernier film, Grâce à Dieu (♥♥♥), qui évoque le silence coupable  de l’Eglise catholique face aux déviances pédophiles de certains prêtres. Plus précisément, le scénario évoque l’affaire Barbarin, du nom de l’archevêque de Lyon, actuellement poursuivi pour non-dénonciation d’agressions sexuelles commises par le Père Preynat pendant plusieurs décennies.

Ozon -dont le 8 femmes avait remporté l’Ours d’argent de la meilleure interprétation féminine en 2002- a une nouvelle fois osé faire preuve d’audace avec cette fiction documentée. Et grâce à Dieu, si l’on ose dire, le cinéaste se montre une nouvelle fois très convaincant dans une réalisation très classique, certes, mais remarquablement bien construite.

S’attachant tour à tour au parcours et à la quête de justice de trois des victimes (incarnées par Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud) du Père Preynat, Grâce à Dieu ne cherche pas à crier vengeance, ni à dresser un portrait exclusivement à charge de l’Eglise et de ses serviteurs, mais bien à cerner les errements d’une institution ayant pratiqué la loi du silence pendant trop longtemps.

Etonnamment, s’attaquer frontalement à un tel sujet au cinéma reste une démarche périlleuse: les producteurs du film expliquaient en conférence de presse combien il leur avait été difficile de trouver les financements nécessaires pour mener à bien le projet Grâce à Dieu. Lequel doit d’ailleurs faire face en France à 2 procédures visant, entre autres, à en reporter sa sortie! C’est dire si le film d’Ozon remue là où ça fait mal, grâce à son évocation sobre et pourtant forte, du drame vécu par des jeunes enfants qui, une fois devenus adultes, ont encore eu besoin de nombreuses années et d’un courage à toute épreuve pour enfin parvenir à affronter de face le traumatismer qu’ils ont subi.

Olivier Clinckart

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