70e Berlinale: du cinéma d’auteur pas toujours à la hauteur

La Berlinale a toujours eu la réputation de proposer une programmation très en phase avec le cinéma dit d’auteur, permettant ainsi au grand public et aux nombreux cinéphiles berlinois de découvrir des films qui ne sortiront pas forcément en salles, mais qui n’en possèdent pas moins de nombreuses qualités cinématographiques.

La nouvelle co-direction du Festival a-t-elle eu l’intention de réaffirmer cette identité qui lui est propre? Toujours est-il que les longs-métrages en Compétition officielle dans cette édition 2020 semblent confirmer cette sensation. Mais encore faut-il toutefois que la qualité soit au rendez-vous… Hélas, force est de constater que plusieurs films déçoivent -en partie ou assez largement- les attentes cette année.

Undine (♥1/2), de Christian Petzold, avec Franz Rogowski et Paula Beer. Le cinéma allemand est forcément toujours très attendu à  la Berlinale et Christian Petzold en constitue un des représentants bien en vue, lui à qui on doit les superbes Barbara (en 2012) et Phoenix (en 2014). Son avant-dernier film, Transit, avait toutefois déçu, et Undine laisse à son tour une impression mitigée.

Undine
© Christian Sculz/Schramm Films

Les ondines, dans la mythologie germanique, sont des nymphes ou génies des eaux. Et Undine, c’est le prénom d’une jeune femme qui travaille comme historienne et guide de musée à Berlin. Elle connaît l’histoire de la ville sur le bout des doigts. Suite à une déception amoureuse, elle rencontre Christoph, un plongeur, qui s’éprend aussitôt d’elle. Petzold revisite donc la légende en la transposant à notre époque et à travers l’amour de deux êtres. Le réalisateur peine pourtant à insuffler toute la passion espérée dans sa mise en scène. Dommage car, comme pour Transit, il fait à nouveau appel au même et excellent duo de comédiens composé de Franz Rogowski et de l’éblouissante Paula Beer, tous deux encore trop peu connus dans nos pays francophones mais dotés d’un grand talent.

The Woman Who Ran (♥1/2) , de Hong Sang-soo. Réalisateur boulimique, le sud-coréen se retrouve une nouvelle fois en Compétition officielle à Berlin. Quoi de neuf au pays du matin calme? Pas grand-chose, à vrai dire. Hong Sang-soo nous fait suivre une jeune femme rendant visite à plusieurs de ses amies. Autour de ces rencontres se déroulent des conversations sur l’amour, l’amitié, la cohabitation, la vie au quotidien. Le cinéaste fait donc ce à quoi il nous a habitué dans ses films précédents: de longues discussions, généralement autour d’une table, et des scènes systématiquement ponctuées par un brusque zoom sur un des personnages. L’ensemble ne manque pas de charme et se laisse regarder sans déplaisir, mais il s’en dégage inévitablement une impression de déjà-vu qui n’apporte rien de neuf à la filmographie de Hong Sang-soo.

The Woman Who Run
© Jeonwonsa Film Co. Production

Siberia () , d’Abel Ferrara, avec Willem Dafoe, Cristina Chiriac. On sait qu’Abel Ferrara a renoncé aux substances hallucinogènes qu’il a consommé en grandes quantités pendant de nombreuses années. Il semble désormais que le fantasque réalisateur américain ait décidé de vivre ses trips hallucinatoires via ses films, et ce n’est pas son dernier long-métrage en date qui démentira cette impression. En s’entourant à nouveau de ses proches (Willem Dafoe, devenu un ami et acteur fétiche depuis quelques années, et sa compagne Cristina Chiriac), Ferrara cherche visiblement à se faire plaisir, sans trop se soucier de donner un sens à son film. On ne saurait d’ailleurs mieux résumer ce dernier que par la question d’une journaliste au cinéaste lors de la conférence de presse: « Finalement, n’est-ce pas à chacun de trouver un propre sens à Siberia? », ce à quoi Ferrara répondit avec le sourire: « Votre question n’est pas une question, mais une réponse! ».

© Vivo film/maze pictures/Piano, 2020

De fait, bien malin qui pourrait donner un sens précis à ce voyage entre rêve et réalité, que l’aspect hermétique rend bien peu accessible. Reste un beau travail du chef opérateur au niveau de la photographie, et un Willem Dafoe égal à lui-même et qui s’investit dans son rôle.

The Roads Not Taken (), de Sally Potter, avec Javier Bardem, Salma Hayek, Elle Fanning et Laura Linney. Solide casting à l’affiche du dernier film de Sally Potter, qui avait enthousiasmé le public de la Berlinale en 2017 avec le succulent The Party, comédie noire délicieusement cynique et qui était repartie injustement bredouille de la Compétition. C’est dire si les attentes étaient grandes pour The Roads Not Taken… et la déception fut à la hauteur de ces attentes. En effet, il fut bien difficile de s’intéresser au parcours du personnage principal, Leo (Javier Bardem), atteint de démence précoce et perdant peu à peu tout sens des repères. Seule sa fille Molly (Elle Fanning) s’investit au maximum pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être chez ce père dont la mémoire s’estompe inexorablement.

The Roads Not Taken
© Adventure Pictures

Ce sujet fort, Sally Potter y travaillait déjà plusieurs années, avant même de réaliser The Party. La thématique, il est vrai, la touche de près, un de ses frères ayant été atteint par le même mal que Leo. Dommage que sa mise en scène, qui multiplie les flashbacks, manque singulièrement d’âme et d’émotion, nous empêchant de nous attacher à ses personnages.

Never Rarely Sometimes Always (), de Eliza Hittman, avec Sidney Flanigan et Talia Ryder. Autumn a 17 ans et a grandi dans une petite localité de Pennsylvanie. Le jour où elle découvre qu’elle est enceinte, elle ne voit qu’une solution pour interrompre cette grossesse non désirée: partir à New York, où la législation en la matière est bien moins contraignante que dans l’Etat où elle réside. Sa cousine Skylar est prête à l’accompagner pour l’aider dans sa démarche.

Never Rarely Sometimes Always
© 2019 Courtesy of Focus Features

C’est un sujet fort abordé par Eliza Hittman, qui montre ici la difficulté que représente le droit à l’avortement aux Etats-Unis, selon que la loi de tel ou tel Etat soit plus ou moins conservatrice. Hélas, plutôt que de se concentrer sur cette thématique, la réalisatrice a choisi d’y adjoindre un propos manichéen qui déforce son scénario. En effet, les personnages masculins du film (l’ex-petit ami d’Autumn; le père de celle-ci, au comportement ambigu vis-à-vis de sa fille; le gérant harceleur du magasin où travaille la jeune femme et sa cousine; et un jeune homme qui va croiser leur route à New York) sont tous montrés comme des oppresseurs. Cette constatation, si elle se rencontre hélas dans la société, semble décrite ici comme une généralité, créant un certain malaise quant aux intentions de la cinéaste. Par ailleurs, la mise en scène particulièrement fade donne à Never Rarely Sometimes Always un air de téléfilm d’après-midi, alors que le sujet prêtait pourtant à un long-métrage nettement plus percutant.

Olivier Clinckart

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