La Berlinale en noir et blanc

Même si certains films se sont avérés hauts en couleurs dans la Compétition officielle de cette année, deux productions en lice pour l’Ours d’or ont, elles, été tournées en noir et blanc.

C’est ainsi que le réalisateur Lav Diaz revenait en Compétition à la Berlinale, deux ans après y avoir décroché le Prix Alfred-Bauer pour A Lullaby to the Sorrowful Mystery, film-fleuve de… 485 minutes (!), qui allait être suivi quelques mois plus tard par The Woman who Left, de 226 minutes « seulement » et qui allait remporter la récompense suprême -le Lion d’Or- à la Mostra de Venise.

Voici donc le Philippin de retour à Berlin avec Season of the Devil, qui ne risque pas de réconcilier les amateurs de courts-métrages avec le cinéaste : pendant 234 minutes, le film -dont le récit se situe à la fin des années 70 sous la dictature de Ferdinand Marcos- fait se succéder de nombreuses séquences tantôt chantées, tantôt parlées, tantôt silencieuses, la plupart du temps dans de longs plans fixes dont on ne tarde pas à se lasser, à moins de parvenir à y déceler, comme c’est le cas pour certains, une poésie qui nous échappe.

Plusieurs jurys ont déjà été séduits par le style de Diaz dans un passé récent, mais il n’en reste pas moins que la radicalité de son cinéma reste, par essence, confidentiel et ne s’adresse qu’ à un public restreint d’inconditionnels dont nous ne faisons pas partie.

Il en va tout autrement pour Trois jours à Quiberon, d’Emily Atef, qui comme son titre ne l’indique absolument pas, évoque trois jours dans la vie de l’actrice Romy Schneider, alors en cure dans cette ville de Bretagne. Une cure censée soigner ses doutes existentiels et l’addiction à l’alcool et aux médicaments causée par ces angoisses. Mais ces dernières ne sont jamais bien loin et l’interview que la comédienne accepte d’accorder à un journaliste particulièrement incisif et à un ami photographe du magazine allemand Stern vont remuer en elle de nombreux sentiments perturbants. L’actrice Marie Bäumer incarne Romy Schneider avec un mimétisme saisissant, dans cette évocation réussie. Bäumer n’a, il est vrai, pas été choisie au hasard par la réalisatrice, cette ressemblance frappante avec son modèle ayant évidemment joué en sa faveur. Pour autant, encore fallait-il être en mesure d’incarner une Romy crédible, ce que Maria Bäumer réussit à faire avec brio. Notre seule réserve viendra de l’utilisation du noir et blanc, un choix esthétique qui, à nos yeux, entraîne dans ce cas bien précis une certaine distance avec les protagonistes. Mais c’est là l’unique bémol d’un film qui remplit fort bien sa mission, de même qu’il nous éclaire sur des faits peu connus du public francophone et donne envie de se documenter sur cette longue interview réalisée quelques mois avant la mort accidentelle de David, le fils de Romy, suivi peu de temps après par le décès de l’inoubliable interprète de Sissi.

Olivier Clinckart

Berlinale 2018: deux films marquants

 

C’est le propre de toute Compétition officielle dans chaque grand festival: les films se suivent et ne se ressemblent pas. C’est ainsi que nous avons pu voir deux longs-métrages particulièrement marquants, chacun dans leur genre, et qui méritent largement de ne pas repartir bredouilles de la 68e Berlinale.

The Real Estate (titre original: Toppen av ingenting) est une production suédoise complètement délirante co-réalisée par Axel Petersen et Mans Mansson. Le type de film qui divise en général profondément la Critique et ce fut encore le cas cette fois-ci, un certain nombre de journalistes quittant peu à peu la salle de projection, tandis que les autres se régalaient de cette proposition cinématographique qui se démarque nettement du reste de la sélection. L’histoire est très simple: une femme de 68 ans hérite d’un immeuble -que lui a légué son défunt père- dans le centre de Stockholm. Mais après une vie passée à profiter de l’existence dans le Sud de l’Europe grâce aux finances florissantes de son paternel, Nojet se retrouve soudain confrontée à l’organisation chaotique de son immeuble ainsi qu’aux locataires dont plusieurs ne possèdent même pas de bail en bonne et due forme. Que faire, dès lors, pour remettre un peu d’ordre dans cette fourmilière et tirer profit de cet héritage encombrant?

Avec une fameuse dose d’ironie, les deux réalisateurs décrivent en l’amplifiant une réalité sociale qui n’est pas uniquement inhérente à Stockholm, mais qui pourrait s’appliquer à n’importe quelle grande ville européenne et aux difficultés liées au logement auxquelles on peut se retrouver confronté. Le sujet est traité en permanence avec un second degré des plus réjouissants ainsi qu’une bande son remarquablement travaillée et une photographie réussie ayant pour objectif de renforcer la sensation perturbante qui se dégage de la mise en scène. Car les personnages principaux se révèlent quasiment tous monstrueux, à commencer par l’héroïne qui va petit à petit perdre les pédales en tentant de se dépêtrer de ses nouvelles responsabilités immobilières, tout en devant composer avec un demi-frère qui ne s’exprime que par grognements et le fils de celui-ci qui gère l’immeuble entre deux rasades d’alcool et quelques coups de poing.

Au rayon interprétation, impossible de ne pas être ébahis par le jeu de Léonore Ekstrand (dans le rôle de Nojet) dont la performance extraordinaire de vieille dame très indigne mériterait largement l’Ours d’argent de la meilleure actrice. Personnage insupportable, prétendent certains détracteurs du film, mais c’est en réalité tout l’opposé: sous les réactions exacerbées et la folie progressive qui gagne Nojet, des sentiments humains ont le temps de s’exprimer au détour d’une conversation dans un bar qui nous aide à comprendre sa personnalité.

Il est clair que The Real Estate est très loin de susciter l’unanimité, mais on ne peut lui dénier une réelle originalité de ton que bien d’autres productions à gros budget ne possèdent pas. Et sa durée des plus raisonnables (88 minutes) lui permet de ne jamais perdre en intensité. Un fameux projet immobilier et cinématographique dont, nous l’espérons, le jury se portera acquéreur au moment de l’attribution des prix.

Virage à 180° avec le terrifiant Utøya 22.Juli (titre anglais: U – July 22) du Norvégien Erik Poppe. Terrifiant car basé sur des faits hélas bien réels, ceux relatifs au massacre commis sur l’île d’Utøya par un terroriste d’extrême-droite qui fera 69 victimes le 22 juillet 2011 parmi des jeunes réunis en camp de vacances. Une tragédie insoutenable et forcément un sujet extrêmement difficile à mettre en images. Car comment, en effet, trouver le ton juste pour évoquer un tel drame, compte tenu du traumatisme profond des survivants et des familles des victimes, sans verser dans un sensationnalisme ni un spectacle sanguinolant qui serait du plus mauvais effet?

Ces obstacles apparemment insurmontables sont pourtant abordés avec intelligence par Erik Poppe, car celui-ci prend bien soin de se focaliser uniquement sur les victimes et jamais sur le meurtrier, qui n’est filmé que très furtivement et de loin et dont le nom n’est jamais prononcé (comme il ne le sera d’ailleurs pas non plus dans cet article). L’intention était justement de faire en sorte que le regard du public se porte sur ceux qui ont eu à subir les exactions de ce terroriste, plutôt que d’offrir une quelconque publicité médiatique supplémentaire à ce dernier. Par ailleurs, Erik Poppe expliquait en conférence de presse à quel point il tenait à tout prix à entretenir le souvenir de ces événéments douloureux, car il avait pu constater que, six ans seulement après les faits, ceux-ci semblaient déjà s’estomper dans les mémoires, comme s’il fallait absolument prétendre tourner la page pour mieux surmonter le drame.

Filmé caméra à l’épaule et en temps réel (l’attaque en elle-même a duré précisément 72 minutes), Utøya 22.Juli constitue de plus un remarquable plan-séquence, prouesse technique rare au cinéma. Terriblement anxiogène, car on sait à chaque seconde que la fiction qui se déroule à l’écran est basée sur des faits réels, le film est essentiellement basé sur la suggestion et les sons de détonations et de cris qui ponctuent le récit. Une technique d’autant plus efficace pour restituer l’horreur.

Certains ne manquent pourtant déjà pas de polémiquer sur la fictionnalisation d’un tel fait divers (avec, entre autres, le recours à un personnage principal, superbement incarné par la jeune Andrea Berntzen). Or Erik Poppe a bien insisté sur le fait que rien n’avait été entrepris sans concertation avec les personnes directement concernées; plusieurs projections-tests ayant même été organisées à leur intention, du moins pour celles qui souhaitaient évidemment y prendre part. Dans cette optique, les quelques huées lamentables entendues en fin de projection de presse n’en sont que plus révulsantes de la part de certains journalistes qui crachent sur le devoir de mémoire pour de basses considérations formelles. Le générique final ne manque d’ailleurs pas de mentionner que « le film est une oeuvre de fiction basée sur la réalité. Ce n’est pas un documentaire. C’est un des reflets de la réalité. Il peut y en en avoir plusieurs. »

Certains Ours d’Or ont pu s’avérer très consensuels par le passé, mais en décerner un à Utøya 22.Juli aurait le double mérite de récompenser une oeuvre cinématographique complète et de rappeler à quel point toute forme d’extrémisme peut faire survenir le pire.

Olivier Clinckart

 

Berlinale 2018: la Compétition se poursuit

La Compétition officielle du Festival de Berlin poursuit son rythme de croisière depuis son ouverture le jeudi 16 février. Poursuivons notre tour d’horizon des films en Compétition officielle, avec plusieurs titres qui n’ont pas pleinement répondu aux attentes.

Dovlatov évoque une partie de la vie de l’écrivain russe du même nom, Sergueï Dovlatov, mort à seulement 48 ans en exil aux Etats-Unis, où il vivait depuis 1979 après quitté l’U.R.S.S. où sa liberté de ton était proscrite. Le réalisateur Alexey German Jr. situe son récit à Leningrad en novembre 1971, tout au long de six journées s’articulant autour de la célébration annuelle de la révolution russe et des grandes difficultés que rencontre Dovlatov pour se faire publier, lui qui refuse obstinément de se plier aux contraintes littéraires fixées par le régime communiste soviétique. Si l’évocation historique proprement dite ne manque pas d’intérêt, de même qu’elle met en lumière la lutte d’un écrivain qui refuse d’abandonner sa liberté de penser, le film n’en devient pas moins excessivement répétitif après sa première heure, de sorte que l’intérêt pour l’histoire s’effiloche peu à peu.

Figlia Mia (Daughter of Mine), unique film italien en Compétition officielle cette année, est une nouvelle déception à mettre à l’actif -ou plutôt au passif- de Laura Bispuri. On lui devait déjà Vierge sous serment (Sworn Virgin) en 2015, au sujet troublant et interpellant et également présenté à Berlin, mais développé de façon ultra-conformiste et sans la moindre passion. Il en va de même pour Figlia Mia, qui narre l’histoire d’une fillette de dix ans qui sera bientôt confrontée au secret de ses origines; un secret -très facile à deviner- qui va mettre aux prises deux femmes au sujet d’une question douloureuse de maternité.

Si l’actrice Alba Rohrwacher tire à peu près son épingle du jeu en mère biologique irresponsable et portée sur la bouteille, le reste du récit ne présente guère d’intérêt à force de s’étirer paresseusement sous le soleil de la Sardaigne et d’accumuler un paquet de clichés ainsi qu’une furieuse sensation de déjà vu et revu.

Transit, de Christian Petzold (réalisateur des excellents Barbara et Phoenix) propose une trame narrative assez originale: de nos jours à Marseille, des réfugiés tentent de fuir les forces d’occupation fascistes qui se rapprochent de la ville. Un écrivain allemand, Georg, va prendre l’identité d’un écrivain décédé depuis peu pour profiter de son visa et fuir le continent pour embarquer à bord d’un navire en partance pour l’Amérique.

En abrogeant les barrières du temps, Petzold a donc construit une dystopie plutôt intéressante: le personnage principal porte des vêtements datant des années 40 et les fascistes organisent des rafles en plein jour, mais tout se passe à notre époque. Parfaite occasion pour que le scénario établisse des passerelles évidentes entre ces temps sinistres du 20e siècle et la période troublée que nous vivons aujourd’hui, avec le drame des migrants et la montée des nationalismes de tous bords qui font redouter le pire.

Ce choix de mise en scène crée donc une atmosphère étrange qui se voit toutefois tempérée par un trop grand brassage de thématiques différentes. A force de vouloir courir trop de lièvres à la fois, Petzold n’arrive pas à se concentrer sur un sujet susceptible de procurer l’intensité dramatique suffisante à l’intrigue. Par ailleurs, en reprenant un thème qui lui semble cher (l’usurpation d’identité, déjà utilisée dans Phoenix), le réalisateur ne se renouvelle pas vraiment. Ce qui n’enlève rien à la belle prestation d’acteurs de Franz Rogowski et de la toujours séduisante et troublante Paula Beer, remarquée par le public francophone dans Frantz de François Ozon.

Enfin, Eva, de Benoît Jacquot, permettait à la Berlinale d’accueillir Isabelle Huppert, qui tient le rôle principal aux côtés de Gaspard Ulliel. Le film s’inspire du roman éponyme de James Hadley Chase, qui avait déjà été adapté au grand écran en 1962 par Joseph Losey (avec Jeanne Moreau et Stanley Baker). Hélas, cette adaptation-ci n’a guère de saveur et on s’interroge sur ce qui a poussé les sélectionneurs à placer ce film en Compétition officielle. Ulliel incarne un gigolo qui dérobe la manuscrit d’une pièce de théâtre à un vieil écrivain qui vient de mourir sous ses yeux. Contre toute attente, la pièce rencontre un gros succès, mais l’usurpateur -encore une histoire d’usurpation!- se voit mis le dos au mur lorsqu’il doit se mettre à la rédaction d’une nouvelle pièce pour confirmer son succès initial. Une rencontre inopinée avec une prostituée d’âge mûr -incarnée par Isabelle Huppert- va venir compliquer encore un peu plus sa situation. Pitch prometteur mais résultat bien décevant, Jacquot ne parvenant jamais à faire décoller une intrigue platement filmée, avec des acteurs visiblement tout aussi platement dirigés. Isabelle Huppert se contente d’ailleurs du minimum syndical, pas mauvaise, certes, mais sans jamais exprimer la pleine mesure de son talent. Eva… et ne va pas, donc!

Heureusement, la Berlinale réserve aussi de très bonnes surprises, comme nous aurons l’occasion de l’expliquer dans notre prochain compte-rendu.

Olivier Clinckart

Berlinale 2018: Clap 68e!

La 68e édition du Festival de Berlin a été inaugurée ce jeudi 15 février, ouvrant ainsi le bal annuel des trois grands festivals européens pour 2018, avant Cannes en mai et Venise en septembre.

Parmi les membres du jury international présidé par le réalisateur Tom Tykwer (Cours, Lola, cours), on notera la présence de l’actrice belge Cécile de France, qui aura donc la lourde tâche, avec ses collègues jurés, de déterminer à qui iront les lauriers de la Compétition officielle parmi les 19 films en lice.

Et s’il en est un qui se place d’ores et déjà en bonne position pour ne pas repartir bredouille, c’est le dernier film en date de Wes Anderson, qui était projeté lors du gala d’ouverture et a reçu un très bon accueil public et critique.

L’ïle aux chiens (Isle of dogs) était un choix intéressant de la part des programmateurs: un film d’animation est en effet plutôt rare pour une soirée d’ouverture. Mais on sait qu’Anderson est une valeur sûre et il l’a encore prouvé avec cette bonne allégorie des régimes politiques totalitaires et corrompus, dans laquelle, suite à une épidémie de grippe canine au Japon, tous les chiens malades sont déportés sur une île voisine.

En présence de quelques-uns des acteurs -parmi lesquels Jeff Goldblum, Liev Schreiber, Greta Gerwig et Bill Murray- prêtant leurs voix aux personnages dans la V.O., Wes Anderson a donc pu savourer un retour gagnant dans l’univers de l’animation, après le très apprécié Fantastic Mr. Fox.

La Compétition officielle pouvait donc prendre son envol et s’est poursuivie ce vendredi 15 février avec Las herederas (The Heiresses, littéralement « les héritières »), la première production du Paraguay a être sélectionnée dans une Compétition d’un grand festival, se félicitait son réalisateur, Marcelo Martinessi. Coproduction internationale en fait mais qui cherche à dépeindre un des aspects de cette nation d’Amérique du Sud à travers le récit de Chela et Chiquita, deux femmes d’âge mûr formant depuis longtemps un couple et dont le quotidien déjà rendu difficile par les ennuis financiers, se voit perturbé encore davantage lorsque Chiquita doit purger quelques semaines de prison suite à un problème de dettes. Paradoxalement, alors que sa compagne est détenue, Chela (re)découvre une certaine liberté. Si ce tableau social de facture classique -y compris jusqu’à sa conclusion attendue- dépeint une certaine réalité du Paraguay (la vieille bourgeoisie déclinante, l’absence des hommes) le spectateur étranger n’en possède pas tous les codes permettant de l’apprécier pleinement. Reste l’interprétation efficace de son actrice principale, Ana Brun.

Accueil plutôt tiède, enfin, pour Damsel, western décalé et qui ne se prend pas au sérieux, réalisé par les deux frères David & Nathan Zellner. Et avec un bien joli casting composé de Robert Pattinson, Mia Wasikowska, Robert Forster et… les deux co-réalisateurs eux-mêmes! Etonnamment, Robert Pattinson s’était retrouvé en Sélection officielle à Cannes en 2017 pour le déjanté et jouissif Good Time, co-réalisé par… deux autres frères, Joshua et Ben Safdie! Neuf mois plus tard, le voici donc à Berlin, pour un nouveau récit plein d’ironie, dans lequel c’est clairement la femme qui porte la culotte face à des hommes plutôt stupides et/ou fort peu courageux. Comme pour le film paraguéen cité plus haut, Damsel s’avère être assez classique et ne cherche pas à renouveler le genre, mais, à l’instar de Good Time à Cannes et malgré le peu d’enthousiasme de la Critique, nous ne pouvons nous empêcher d’apprécier la fantaisie qu’il dégage, un élément toujours bienvenu au sein de compétitions officielles souvent frileuses lorsqu’il s’agit d’y inclure l’une ou l’autre comédie. Par ailleurs, force est de souligner le talent indéniable de Robert Pattinson; talent probablement pas encore reconnu à sa juste valeur, du moins tant que l’étiquette de Twilight lui collera encore à la peau.

Olivier Clinckart

Waterloo et Huy: 2 jeunes festivals dynamiques

Ils en sont tous les deux à leur 5e édition et -autre coïncidence- sont programmés chaque année aux mêmes dates: le Wahff ou Festival du film historique de Waterloo et Les Enfants Terribles de Huy, consacré aux 1ers films européens (essentiellement les courts-métrages) se déroulent du jeudi 19 au dimanche 22 octobre 2017.

Dans un cas comme dans l’autre, on peut affirmer que la valeur n’attend pas forcément le nombre des années, puisque ces deux jeunes festivals témoignent d’un dynamisme enthousiasmant à l’heure où certains festivals nettement plus anciens semblent parfois à la recherche d’un nouveau souffle.

Les nombreuses activités proposées par le Wahff et Les Enfants Terribles, ainsi que leur programmation, sont à découvrir sur leurs sites respectifs:

Labo #WAHFF2017

http://www.fidec.be/

Fiff, avec « f » comme « fin »

Le 32e Festival du Film Francophone de Namur s’est clôturé le 6 octobre, revenons brièvement sur le palmarès du Jury Officiel. Celui-ci était composé de Martin Provost (réalisateur français et Président du Jury), Loubna Abidar (actrice marocaine), Anne Emond (réalisatrice canadienne du Québec), Issaka Sawadogo (acteur burkinabé), Christa Théret (actrice française) et Marc Zinga (acteur belge). Les 6 récompenses attribuées sont les suivantes:

-Bayard d'Or du Meilleur film: Chien, de Samuel Benchetrit
-Prix Spécial du jury: Maman Colonelle, de Dieudo Hamadi
-Bayard d'Or du Meilleur comédien: Vincent Macaigne, pour Chien
-Bayard d'Or de la Meilleure comédienne: Camille Mongeau, pour Tadoussac
-Bayard de la Meilleure photographie: 12 jours, de Raymond Depardon
-Bayard du Meilleur scénario: Chien, de Samuel Benchetrit

Un grand vainqueur donc, le film Chien, mais un palmarès qui a de quoi laisser pantois et qu’on a, justement, un mal de chien à comprendre. En effet, le seul prix qui paraît légitime est celui attribué à l’excellent documentaire de Dieudo Hamadi consacré au travail opiniâtre de la Colonelle Honorine, chargée de la protection des enfants et de la lutte contre les violences sexuelles en République Démocratique du Congo. Une « médaille d’argent » au Fiff entièrement méritée pour le réalisateur congolais.

Dommage que le jury n’ait pas fait preuve de la même lucidité quant aux autres récompenses. Car il est tout bonnement invraisemblable d’avoir attribué 3 prix à ce Chien qui manquait terriblement de mordant et dont l’allégorie qu’il propose, aussi originale pouvait-elle paraître de prime abord, ne suffit pas à masquer les faiblesses d’une mise en scène et d’une interprétation horripilante. Dans cette optique, couronner la (non)prestation de Vincent Macaigne comme Meilleur comédien confine au ridicule, tant l’acteur ne joue pas dans ce film: son personnage demeure amorphe et inexpressif quasiment d’un bout à l’autre, ne se révoltant qu’à une seule et rare occasion contre sa condition d’animal de compagnie. Le genre de personnage à qui l’on rêve de pouvoir flanquer une bonne paire de baffes et qui, au lieu de susciter la moindre empathie à son égard, se rend profondément irritant.

Vincent Macaigne et Vanessa Paradis, interprètes principaux de Chien, aux côtés de Samuel Benchetrit

Dès lors, avoir complètement méprisé le formidable Ana, mon amour, qui méritait 100 fois plus que Chien de repartir avec les honneurs namurois, s’avère une fameuse faute de goût donnant envie de montrer les crocs aux jurés.

Dans la même optique, Mircea Postelnicu, acteur principal du film roumain précité, n’aurait pas volé la statuette du Meilleur comédien, tandis que celle de la Meilleure comédienne aurait du revenir à Mariam Al Ferjani, impressionnante dans La belle et la meute. Si la québécoise Camille Mongeau livre une composition honorable, elle ne surpasse toutefois pas en intensité celle de l’actrice tunisienne.

Enfin le Bayard de la Meilleure photographie ressemble plutôt à un mauvais cliché. Car il fait bien davantage penser à un hommage rendu au grand Raymond Depardon pour l’ensemble de son oeuvre qu’à une récompense attribuée à son documentaire (12 jours) en tant que tel. Un docu fort convaincant au demeurant, certes, et au sujet captivant mais dont on perçoit mal en quoi sa photographie puisse être considérée comme supérieure à celle de TukTuq, autre film lamentablement laissé sur la touche. Peut-être le jury, après un bon repas, se sera-t-il assoupi devant la mise en scène très contemplative de ce film canadien, manquant ainsi l’occasion de profiter des somptueux paysages filmés par Romain Aubert en territoire inuit.

On se consolera de ce palmarès bancal en soulignant la bien plus grande lucidité du Jury Junior, composé de 8 jeunes critiques en herbe belges âgés de 12-13 ans, qui a remis son Prix au film Petit paysan, de Hubert Charuel, parmi 7 films en compétition.

Une mention également au Jury de la Critique UCC-UPCB (les 2 associations belges de critiques) qui devait choisir entre 5 films belges pour décerner son Prix et qui a désigné Drôle de père, d’Amélie Van Elmbt, un récit attachant plein de finesse et sans pathos, bénéficiant d’une belle alchimie entre les personnages et de l’interprétation d’une rare justesse de la petite Nina Doillon.

Le palmarès complet du 32e Fiff peut être consulté sur le site du Festival:

https://www.fiff.be/palmares-fiff-2017

Olivier Clinckart

Fiff, avec « f » comme « fou », « faible » ou « flop »

Avant la clôture de ce vendredi 6 octobre, voici un rapide aperçu des 6 derniers films en Compétition officielle au 32e Fiff de Namur.

Avec Laissez bronzer les cadavres, Hélène Cattet et Bruno Forzani proposent un beau petit ovni cinématographique en forme d’hommage aux films de genre. A la manière des séries B des années 70, les deux réalisateurs s’en donnent à coeur joie avec cette histoire complètement barrée d’une bande de braqueurs en planque dans un village isolé de la Méditerranée. Avec sa première partie déjantée, ses personnages hauts en couleurs et son remarquable travail sur le son, le film ravira les amateurs du genre -quel dommage d’ailleurs que la sortie du film ne coïncide pas avec le Bifff (le Festival du Film Fantastique de Bruxelles) car il y aurait évidemment parfaitement trouvé sa place- tout comme il déconcertera les cinéphiles moins ouverts à ce type de mise en scène. L’intensité de ce trip hallucinatoire faiblit toutefois quelque peu dans sa deuxième partie, filmée essentiellement dans une pénombre qui rend le récit assez confus par moments. Mais l’ensemble ne laisse en aucun cas indifférent.

Tadoussac, film canadien, et  When the day had no name, film macédonien, proposent un regard intéressant sur le cinéma du Québec et de l’ancienne république yougoslave, dont les productions n’atteignent que très rarement nos salles francophones européennes. Avaient-ils pour autant leur place dans une Compétition officielle? Avec une mise en scène lente et un récit qui peine à démarrer, tant le premier titre que le second font plutôt figure d’honnêtes téléfilms, même si les sujets -une jeune femme cherche à retrouver sa mère dans Tadoussac, tandis que When the day had no name suit un groupe de jeunes amis sur une période de 24 heures- auraient pu déboucher sur une intrigue plus fouillée.

Volubilis, film marocain, narre les péripéties d’un couple au sein d’une société décrite comme profondément inégalitaire au niveau social. Lui est vigile dans un centre commercial, elle est employée de maison chez une riche propriétaire dont la vie se résume à des journées oisives et des soirées mondaines. Un évènement profondément humiliant va venir bouleverser le quotidien d’Abdelkader et Malika. Une telle trame avait de quoi donner lieu à un récit subtil sur les inégalités de la société marocaine et une analyse sociologique prenante. Il n’en est rien, tant le ton employé frôle souvent la caricature et ne parvient pas à trouver un équilibre narratif satisfaisant.

Chien, de Samuel Benchetrit, était attendu avec impatience à Namur, car il permettait au public du Fiff de retrouver Vanessa Paradis, laquelle avait d’ailleurs été invitée en 2015 en tant que Coup de coeur du festival. Mais l’actrice n’a en réalité qu’un rôle secondaire dans cette comédie dramatique affligeante (ou dramatiquement affligeante) dont Vincent Macaigne assure le rôle principal. Avec ce récit d’un homme ayant tout perdu et qui se voit recueilli par le patron d’une animalerie qui va le traiter (littéralement) comme un chien, Benchetrit a voulu construire une allégorie se basant sur un fait l’ayant marqué, un jour qu’il se promenait en rue avec son chien: les passants s’intéressaient bien plus à l’animal qu’à un sans-abri couché à deux pas de là. D’où l’idée d’en tirer un roman qu’il adapte donc aujourd’hui au grand écran. Si l’histoire a sans doute de quoi séduire sur papier, le résultat en images est nettement moins convaincant, tant le personnage principal se révèle insupportable avec ses airs de chien battu (logique, certes, avec un tel titre) qui subit les évènements de manière totalement amorphe et se transforme peu à peu en animal de compagnie. Peut-on dès lors parler de performance d’acteur pour Vincent Macaigne, à l’expression figée pendant quasiment tout le film? Certains ont visiblement apprécié sa (non)performance, de même que le côté (faussement) décalé d’un récit qui suscite surtout un ennui profond et dont les moments drôles supposés arrachent à peine un faible sourire. Et que dire de la séquence finale (narrée avec une voix d’une naïveté confondante par Macaigne), qui se veut pleine de poésie? Elle à l’image de l’ensemble: horripilante.

L'acteur Vincent Macaigne (à droite) dans Chien

Maryline, de Guillaume Gallienne, était lui aussi très attendu, après le formidable premier film de son réalisateur, Les Garçons et Guillaume, à table! Mais où diable sont passées la fantaisie débridée et la folle originalité dont Gallienne faisait preuve? Difficile de les retrouver dans Maryline, tout au long de l’histoire de cette jeune femme qui monte à Paris pour y tenter de devenir comédienne. La grande faiblesse du scénario est qu’il est très complexe de définir où Guillaume Gallienne a voulu en venir, tant il semble courir de lièvres à la fois. Cette chronique étalée sur une quinzaine d’années d’une jeune femme qui n’arrive pas à extirper les mots nécessaires de sa bouche pour atteindre son but laisse perplexe. On saluera par contre l’interprétation lumineuse de Adeline D’Hermy, sociétaire comme Gallienne de la Comédie-Française et dont le charme fait mouche dans un film trop décousu et qui n’évite pas certains excès de naïveté et autres clins d’oeil trop appuyés.

Adeline D'Hermy dans Maryline

Verdicts et palmarès du 32e Fiff ce vendredi 6 octobre en soirée. En attendant, voici notre palmarès personnel:

-Prix spécial du Jury au documentaire Maman Colonelle
-Bayard de la Meilleure photographie: TukTuq 
-Bayard du Meilleur scénario: Laissez bronzer les cadavres
-Bayard de la Meilleure comédienne: Mariam Al Ferjani (dans La belle et la meute) ou Adeline D'Hermy (dans Maryline) 
-Bayard du Meilleur comédien: Mircea Postelnicu (dans Ana, mon amour)
-Bayard d'Or: Ana, mon amour

 

Olivier Clinckart

 

Fiff, avec « f » comme « fort »

Le roumain Calin Peter Netzer  avait remporté l’Ours d’Or à Berlin en 2013 avec Mère et fils et l’Ours d’Argent de la Meilleure contribution artistique cette année en février pour Ana, mon amour. Il est dès lors assez incompréhensible que cet excellent film n’ait toujours pas trouvé de distributeur belge 8 mois plus tard, alors qu’il est projeté en Compétition officielle au 32e Fiff de Namur. Souhaitons-lui de repartir de la capitale wallonne avec, pourquoi pas?, un Bayard d’Or qu’il mériterait grandement et qui lui permettrait ainsi d’accomplir un beau doublé, puisque Mère et fils, cité plus haut, avait également remporté le Bayard d’Or en 2013.

Avec sa structure narrative non chronologique, le film conte l’évolution et le délitement progressif d’un couple en abordant en toile de fond une étude de la société roumaine où le sexe (un peu), la religion (modérément) et la psychanalyse (beaucoup) font partie intégrante du décor. Et dont l’humour n’est pas exclu. Dans les rôles principaux, Mircea Postelnicu et Diana Cavallioti sont éblouissants et bluffants de conviction dans la peau de personnages qu’ils incarnent à plusieurs années d’intervalle. Le tout aussi excellent Adrian Pintilie (Bacalaureat) incarne quant à lui le psychanalyste.  « Le casting à duré un an, expliquait Calin Peter Netzer, c’est dire s’il a été ardu de trouver les comédiens adéquats pour de tels rôles ! Je les ai d’ailleurs obligés, en guise de préparation, à suivre tous les 2 une psychanalyse afin de comprendre le mieux possible par quoi passaient leurs personnages. » Une démarche visiblement payante pour des acteurs habités par leur rôle et souvent filmés dans des plans rapprochés. « Je voulais une histoire très intime », justifiait le cinéaste. Son film, lui, mérite assurément d’être vu par le plus grand nombre.

Olivier Clinckart

Fiff, avec « f » comme « fiction et réalité »

Hormis l’excellent Maman colonelle dont nous parlons dans la chronique précédente, la Compétition officielle du 32e Festival International du Film Francophone de Namur proposait 2 autres documentaires.

12 jours, de Raymond Depardon, nous plonge dans la réalité de l’univers psychiatrique et plus précisément des patients hospitalisés en psychiatrie sans leur consentement et qui se voient avant 12 jours présentés en audience auprès d’un juge. Lequel décidera si ces patients resteront internés ou non. Le réalisateur-photographe propose un témoignage fort en donnant la parole à ces personnes qui se retrouvent enfermées dans le but de mieux les protéger de leur extrême fragilité. Pour preuve, les dialogues parfois interpellants entre ces êtres en souffrance et le magistrat chargé de décider de leur sort.

Carré 35, d’Eric Caravaca, part à la recherche des traces laissées par la soeur du réalisateur, décédée à l’âge de 3 ans et avant la naissance de celui-ci. Une soeur dont les parents n’ont gardé aucune photographie. Cherchant à comprendre et expliquer pourquoi cette enfant a été soustraite de la sorte à la mémoire de ses proches, Eric Caravaca part malheureusement dans de trop nombreuses directions à la fois, rendant ainsi son propos parfois confus en mélangeant pêle-mêle le handicap mental , les abus de la colonisation et les conséquences de la décolonisation, ou encore la guerre d’Algérie. Certes, il tente de démontrer le lien qui relie ces différents éléments, mais cette juxtaposition de sujets se fait au détriment du thème central.

Enfin, si le film canadien TukTuq, de Robin Aubert, a beau être une fiction, il n’en contient pas moins un aspect quasi documentaire, dans ce récit où un caméraman est chargé d’aller tourner des images d’une communauté inuit dont le village sera bientôt déplacé pour cause d’exploitation minière sur le territoire où ils résident. Cette réflexion habilement menée sur la manière dont les minorités sont traitées contient aussi une belle dose d’ironie dans les échanges savoureux entre le personnage principal et le responsable de la société qui l’a envoyé en mission dans ces lointains espaces.  Contemplatif à souhait et d’une grande qualité au niveau de ses images, TukTuq mériterait largement de recevoir le Bayard de la meilleure photographie.

Olivier Clinckart

 

 

Fiff, avec « f » comme « femme »

Le 32e festival du Film Francophone de Namur a ouvert ses portes ce vendredi 29 septembre. Pour ce 1er weekend, la programmation a fait la part belle aux femmes, avec, pour commencer en beauté, la Caméra d’Or (qui récompense le Meilleur premier film, toutes compétitions confondues) du dernier Festival de Cannes, Jeune femme, projeté en film d’ouverture et présent dans la Compétition 1e oeuvre de fiction.

La Compétition officielle, pour sa part, n’est pas en reste. Avec La belle et la meute, projeté ce samedi 30 septembre, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania dénonce les institutions corrompues et certaines mentalités archaïques de son pays par le prisme d’une jeune femme victime d’un viol et qui doit faire face non seulement à un mur d’incompréhension, mais aussi à la complicité de la police envers les coupables, eux-mêmes membres des forces de l’ordre.

Divisé en 9 chapitres filmés sous forme de plans-séquences, le récit s’inspire d’une histoire vraie très médiatisée en Tunisie et du livre qui en a été tiré, Coupable d’avoir été violée, rédigé par la victime elle-même, Meriem Ben Mohamed. Ce combat pour la justice et pour le droit des femmes est incarné à l’écran par l’excellente Mariam Al Ferjani, laquelle donne à l’histoire toute son intensité dramatique. Si la mise en scène parfois fort théâtrale tend à enlever au récit une partie de son réalisme brut, il faut reconnaître au film son caractère d’oeuvre utile, en ce sens qu’il expose au grand jour les failles béantes d’une société qui, malgré la révolution qu’elle a initiée, a encore un long chemin à parcourir quant aux libertés fondamentales et aux droits des femmes.

Dans le même ordre d’idées, le documentaire Maman Colonelle, projeté ce dimanche 1er octobre, suit le travail au quotidien de la Colonelle Honorine, au sein de la police congolaise où elle est chargée de la protection des enfants et de la lutte contre les violences sexuelles. A travers ce portrait d’une femme courageuse, le réalisateur Dieudo Hamadi expose les réalités tragiques d’un pays dont la population a eu à subir d’innombrables souffrances liées aux conflits meurtriers qui ont secoué la République Démocratique du Congo et ce, le plus souvent dans l’indifférence ou l’ignorance du reste du monde.

Au fil des témoignages bouleversants recueillis auprès des femmes et des enfants victimes de la folie des êtres (in)humains, c’est un sentiment de profonde consternation qui se dégage du film, lequel atteint donc pleinement son but d’interpeller. Mais, et c’est là le grand mérite de Maman Colonelle, plutôt que de céder à la désespérance, Dieudo Hamadi démontre que l’espoir d’une société meilleure, aussi ténu soit-il, peut encotre émerger grâce aux initiatives citoyennes de quelques âmes bien décidées à ne pas baisser les bras.

Olivier Clinckart