69e Berlinale: pronostics d’avant verdicts

C’est ce samedi 16 février que le jury présidé par Juliette Binoche décernera ses prix aux films en Compétition officielle. En attendant, voici notre palmarès personnel idéal:

Prix Alfred-Bauer (qui ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ou offre une vision esthétique novatrice et singulière) : Öndög de Wang Quan’an

Ours d’argent de la Meilleure contribution artistique : The Golden Glove, de Fatih Akin

Ours d’argent du Meilleur scénario : A Tale of Three Sisters

Ours d’argent de la Meilleure actrice : Helena Zengel dans System Crasher ou Zorica Nusheva dans God exists, Her Name is Petrunija

Ours d’argent du Meilleur acteur : Jonas Dassler dans The Golden Glove

Ours d’argent de la Meilleure réalisation: Agnieszka Holland, pour Mr. Jones

Ours d’argent – Grand Prix du jury: Grâce à Dieu, de François Ozon.

Ours d’Or du Meilleur film : So Long, My Son de Wang Xiaoshuai

Pour rappel, voici notre cotation des 16 films en Compétition:

So Long, My Son ♥♥♥ 1/2
Grâce à Dieu ♥♥♥
The Golden Glove ♥♥♥
Mr. Jones ♥♥ 1/2
Piranhas ♥♥ 1/2
A Tale of Three Sisters ♥♥
God exists, Her Name is Petrunija ♥♥
Öndög ♥♥ 
System Crasher ♥♥ 
Elisa & Marcela ♥ 1/2
Out Stealing Horses ♥ 1/2
The Kindness of Strangers ♥ 1/2
Répertoire des villes disparues The Ground beneath My Feet  
I was at home, but 0
Synonymes 0

69e Berlinale: le meilleur pour la fin

Les organisateurs de la Berlinale aiment visiblement ménager le suspense: alors que la sélection de cette année est nettement en demi-teinte, c’est lors du dernier jour des projections à la presse qu’ils nous ont réservé le meilleur film de cette 69e édition!

So Long, My Son (♥♥♥ 1/2), de Wang Xiaoshuai, est en effet une pleine réussite, une oeuvre ambitieuse de 180 minutes dont la durée, rébarbative de prime abord, se justifie pleinement pour développer un récit qui s’étale sur plusieurs décennies. Si ce mélodrame familial est centré autour de la perte d’un enfant et des conséquences que ce deuil va entraîner pour les deux familles concernées, le récit se veut aussi une analyse de la Chine tout au long de cette période, que ce soit par le biais de la politique de l’enfant unique ou des profondes mutations que le pays a traversé.

Wang Xiaoshuai met en place une brillante construction narrative, alternant les séquences dans le présent et les flashbacks, sans toutefois utiliser le moindre effet pour passer de l’une à l’autre. De même, il recourt régulièrement à l’ellipse, d’où l’intérêt de rester pleinement attentif à l’intrigue. Cela n’empêchera pas de se sentir par moments largués, comme si une pièce du puzzle nous manquait. Et c’est effectivement le cas; le scénario ayant habilement prévu de ne nous livrer toutes les clés du récit que lorsque celui-ci touche à son terme.

 

Avec sa tonalité douce-amère et la mélancolie qu’il contient (car si les traces physiques du passé ont disparu de la Chine moderne, les cicatrices laissées par les souvenirs, demeurent, elles, intactes), So Long, My Son brille également par son interprétation irréprochable qui apporte encore davantage de supplément d’âme à l’ensemble. Il serait dès lors regrettable que le jury passe à côté de cette oeuvre cinématographique complète qui mérite sans hésitation l’Ours d’Or ou une des principales récompenses de cette 69e édition de la Berlinale.


A noter que So Long, My Son n’aurait pas du être le dernier film projeté dans la Compétition: une autre production chinoise, One Second, de Zhang Yimou, figurait au programme de la 69e Berlinale. Des « problèmes de postproduction », selon le communiqué officiel (mais la rumeur évoque avec insistance la censure chinoise), ont obligé les organisateurs à retirer le film en dernière minute.

One Second, le film dont on ne verra même pas une seconde

Olivier Clinckart

69e Berlinale: les derniers films en Compétition

Les dernières projections de la Compétition officielle de la 69e Berlinale ont eu lieu. Voici un rapide aperçu de 4 des 5 derniers titres.

Piranhas (titre original: La Paranza dei Bambini) (♥♥ 1/2), de Claudio Giovannesi. Inspiré du roman de Roberto Saviano, le film nous plonge dans la vie de gangs d’adolescents qui oeuvrent dans les quartiers défavorisés de Naples. Là, ils profitent de l’absence de chefs mafieux emprisonnés pour prendre peu à peu leur place sur le terrain du crime organisé et adopter les mêmes pratiques criminelles que leurs prédécesseurs.

Avec ses jeunes acteurs très convaincants et recrutés dans les quartiers populaires de Naples, Piranhas aborde efficacement une réalité aussi tragique qu’interpellante et pointe du doigt la misère sociale qui permet à la mafia de continuer à prospérer et de séduire des personnes fragilisées à la recherche d’argent facile.

A Tale of Three Sisters (♥♥ ), film turc de Emin Alper, raconte l’histoire de 3 soeurs, Reyhan (20 ans), Nurhan (16 ans) et Havva (13 ans). qui vivent avec leur père dans un village reculé d’Anatolie. Toutes 3 ont déjà eu l’occasion de travailler en ville et n’ont qu’une seule envie: y retourner au plus vite pour échapper à la vie de la campagne profonde qui leur semble être un fardeau des plus lourds à porter.

Le scénariste a eu visiblement beaucoup de travail avec A Tale of Three Sisters, car les dialogues abondent entre les différents protagonistes. Le film doit-il être qualifié de trop bavard pour autant? Non, car malgré quelques longueurs et redondances, il nous livre un portrait d’une certaine partie de la Turquie, loin des grandes villes ou des zones touristiques prisées. Une certaine audace s’installe même dans les conversations (on y parle de sexe, de plaisir, d’émancipation féminine, de mariage arrangé malheureux…), lesquelles se tiennent au coin du feu ou dans les superbes décors des montagnes d’Anatolie. Mais le drame n’est pas loin et lorsqu’il survient, le récit prend toute sa dimension.

Elisa & Marcela (♥ 1/2), de Isabel Coixet, permet à la réalisatrice espagnole de revenir à Berlin, un an tout juste après y avoir présenté The Bookshop dans la catégorie Berlinale Special. Elle a cette fois les honneurs de la Compétition officielle avec ce drame inspiré de faits réels (tout comme d’ailleurs de nombreux autres films de la Compétition cette année). Relatant l’histoire d’amour interdite de deux jeunes femmes dans l’Espagne du début du 20e siècle, Elisa & Marcela s’inscrit évidemment dans l’air du temps et ne manque pas de rappeler juste avant le générique que l’union entre personnes du même sexe reste aujourd’hui encore proscrite, voire même passible de la peine de mort, dans un certain nombre de pays. Dommage que la réalisatrice n’évite pas certaines scènes répétitives à l’eau de rose qui ôtent une partie de sa crédibilité à la mise en scène. Mais le principal mérite du film est de mettre en lumière le combat douloureux mené par ces deux femmes pour pouvoir vivre leur passion dans une société où la chose était inconcevable.

Synonymes (0), de Nadav Lapid, est surtout synonyme d’ennui et de prétention portés à leur paroxysme. Le récit raconte l’histoire d’un beau jeune homme israélien ayant fui son pays et espérant pouvoir s’installer définitivement en France. Sujet de prime abord intéressant que celui-là (et familier au réalisateur), centré autour de ces étrangers en quête d’une autre terre et d’une nouvelle vie.

Hélas, comme nous l’écrivions déjà au sujet de I was at home, but les adeptes de la masturbation intellectuelle seront probablement les seuls à s’extasier devant cet objet cinématographique qui transpire la prétention d’un bout à l’autre.  Usant et abusant d’une théâtralisation excessive, le film développe une galerie de personnages caricaturaux, à commencer par le principal, Yoav (incarné par Tom Mercier) qui garde une mine figée de la première à la dernière minute, dans une succession de séquences qui frisent tantôt l’hystérie, tantôt le nombrilisme parisien le plus pénible.

Le physique avantageux de Tom Mercier, qui n’hésite pas à s’investir physiquement à plus d’une reprise, constitue probablement le seul attrait pour le regard de ce Synonymes qui, nous l’espérons, ne sera pas synonyme de récompense majeure au palmarès de cette 69e Berlinale.

Olivier Clinckart

69e Berlinale: une sélection avec des hauts et des bas

Si les grands festivals permettent de découvrir d’excellents films, toute sélection digne de ce nom comporte également certaines oeuvres dont on peut légitimement s’interroger quant à la pertinence de leur présence en Compétition.

Ainsi, Out Stealing Horses (♥1/2 ), film norvégien de Hans Petter Moland, raconte l’histoire d’un vieil homme qui, après la mort de sa femme, s’est retiré dans un petit village de Norvège, loin d’Oslo. Lorsqu’il croise une vieille connaissance qu’il n’a plus revue depuis son adolescence, le passé revient aussitôt à la surface. Alternant les flashbacks et les retour au présent, ou en proposant même parfois un flashback dans le flashback, le scénario semble avoir plaisir à jouer avec le temps, mais aussi un peu avec le nôtre. Car si les souvenirs d’adolescence du personnage principal ne manquent pas d’intérêt sur le papier, la manière dont l’intrigue est développée tourne rapidement en rond pour déboucher sur un récit assez vain dont on peine à saisir les tenants et les aboutissants. Reste les beaux paysages de la région frontalière entre la Suède et la Norvège et l’interprétation convaincante du toujours talentueux Stellan Skarsgard. Dommage que l’histoire, prometteuse de prime abord, ne fasse pas preuve de d’avantage d’audace narrative.

The Ground beneath My Feet (), film autrichien de Marie Kreutzer, suit le parcours de Lola, presque trentenaire et brillante consultante en management constamment en déplacement pour l’entreprise dans laquelle elle travaille. Son bel appartement viennois lui sert davantage de boîte aux lettres que de lieu de résidence et elle entretient une liaison passionnée avec sa propre CEO. Bref, tout pour réussir, si ce n’est le petit détail dont elle n’est pas fière et qu’elle cache soigneusement: sa soeur, Conny, qui souffre de troubles mentaux depuis de nombreuses années et qui nécessite une surveillance régulière. En somme, l’ordre d’un côté et le chaos de l’autre. Deux opposés qui vont inévitablement rentrer en collision et auquel Marie Kreutzer donne à mi-course un petit parfum de fantastique: Lola se met à entendre des voix et se demande peu à peu si elle n’est pas aussi atteinte que sa soeur. D’où les ennuis qui vont commencer à son boulot, où la dure réalité d’une entreprise qui ne jure que par la performance ne tolère pas la moindre faiblesse. En mélangeant les thématiques avec une froideur clinique qui ne laisse ressentir aucune empathie pour ses personnages, Marie Kreutzer passe en partie à côté de son sujet et nous laisse de marbre.

Valerie Pachner (The Ground beneath My Feet)

Répertoire des villes disparues () , du Canadien Denis Côté, donne lui aussi à son film un petit air de X-Files. Il ne manque d’ailleurs que la musique de la célèbre série télé pour se croire revenu au temps des aventures de Scully et Mulder, transposées pour l’occasion dans les campagnes paumées du Québec. A Irénée-les-Neiges comme dans tant d’autres villages, la population se raréfie de plus en plus. A tel point que la mort en voiture (par accident ou par suicide?) du jeune Simon Dubé est vécue comme un traumatisme par les habitants qui perdent non seulement une bonne connaissance mais aussi une force vive et pleine d’avenir du village. Mais comme si cela ne suffisait pas, voilà que des phénomènes mystérieux vont commencer à se manifester peu de temps après le décès du jeune homme. Pas de quoi trembler bien longtemps cependant: Denis Côté nous sert de la métaphore à la grosse louche en symbolisant les villages de son Québec natal qui se désertifient par l’apparition de revenants. Des esprits pas bien méchants d’ailleurs, puisqu’ils se contentent de se promener sur leur anciennes terres et d’observer, silencieux, les vivants pas rassurés. Cela pourrait être drôle si Denis Côté ne se prenait pas autant au sérieux, mais au lieu de faire sourire, l’intrigue frôle plutôt le ridicule. Le premier tiers du film, avec ses décors enneigés et son atmosphère froide réussie, laissait pourtant espérer un développement plus subtil de la thématique abordée. Il faut hélas déchanter dès l’apparition de ces fantômes qui rendent le récit presque transparent.

Robert Naylor (Répertoire des villes disparues)

Enfin, I was at home, but (0), de la réalisatrice allemande Angela Schanelec, est à l’image de son titre incomplet: il laisse le spectateur furieusement sur sa faim! Dans une succession interminable de longs plans fixes dont on peine à comprendre quel lien les relie, le film raconte l’histoire d’une mère qui retrouve son fils de 13 ans, après que celui-ci ait disparu pendant une semaine. Tant sa mère que les professeurs de l’adolescent pensent que cette fugue a un lien avec la mort de son père. Cette affaire de famille n’a en fait pas le moindre intérêt pour le spectateur, tant il semble évident que la réalisatrice a surtout aimé se regarder filmer, tout en prétendant insérer dans son récit quelques questions existentielles. C’est du cinéma prétentieux tel qu’on le déteste, une pseudo démarche artistique réservée aux happy few qui y trouveront leur compte. En ce qui nous concerne, voir un tel film se retrouver en Compétition officielle est difficilement compréhensible. I was at home, but, signifie littéralement « J’étais à la maison, mais »: il n’y a pas de « mais » qui tienne, Angela Schanelec aurait en effet mieux fait de rester chez elle plutôt que de tourner ce qui sera probablement le plus mauvais film en compétition de la 69e Berlinale.

Olivier Clinckart

Une leçon d’Histoire à la 69e Berlinale

 

Deux ans après y avoir remporté le Prix Alfred Bauer à Berlin pour Spoor, Agnieszka Holland revenait à la Berlinale pour y présenter Mr. Jones (♥♥ 1/2), lui aussi en Compétition officielle. L’occasion de proposer une intéressante leçon d’Histoire, en ce sens que le film nous éclaire sur le destin assez méconnu de Gareth Jones, jeune journaliste gallois qui, au début des années 30, se retrouva clandestinement en plein coeur de l’Ukraine soviétique, alors décimée par une famine abominable (désignée là-bas sous le terme de « Holodomor », l’extermination par la faim) encouragée par le régime stalinien et qui allait causer la mort de centaines de milliers -si pas de millions- d’individus. Las, tout comme personne dans les hautes sphères ne voulut croire Jones quand il pressentait le danger que représentait l’Allemagne nazie, peu nombreux furent ceux qui voulurent donner écho aux faits terribles que le reporter put décrire à son retour de l’enfer ukrainien.

Cette évocation historique est retracée avec sobriété par la réalisatrice polonaise, dans une mise en scène des plus classiques mais globalement efficace, malgré quelques longueurs dans la première partie du récit. Lequel ne prend véritablement tout son sens qu’au moment où Jones débarque en Ukraine et y est témoin des évènements terrifiants qui s’y déroulent.

Parallèlement, le scénario montre également à quel point l’idéologie stalinienne, tout comme l’idéologie nazie, était capable de subjuguer les individus au point de leur faire perdre tout sens critique. Car, au contraire de Gareth Jones, d’autres journalistes occidentaux se firent les fidèles avocats du communisme à la sauce stalinienne, à l’instar de Walter Duranty, qui remporta le prestigieux Prix Pulitzer en 1932 pour ses reportages très condescendants à l’égard de l’U.R.S.S. Un Prix Pulitzer qui ne lui fut d’ailleurs jamais retiré, même lorsque les mensonges contenus dans son travail devinrent évidents.

Agnieszka Holland

Inévitablement, le dernier film en date de Agnieszka Holland se veut une référence au passé mais aussi au présent, alors qu’un peu partout des mouvements très radicaux, voire  extrêmes, prennent de l’ampleur en Europe. Dans cette optique et malgré son classiscisme, Mr. Jones constitue un rappel pertinent du danger -jamais entièrement écarté- que représentent les idéologies totalitaires.

Olivier Clinckart

Une affaire de famille – Sélection officielle

Famille adoptée

♥♥♥

Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

Grand habitué des honneurs de la Croisette (5 participations à la Compétition officielle depuis 2001!), Hirokazu Kore-eda revient avec un drame subtil, avec cette histoire d’une famille pas vraiment comme les autres, où les codes moraux traditionnels sont laissés au placard. Pourtant, et c’est là toute l’habileté du scénario et de la mise en scène, impossible de ne pas ressentir de l’empathie pour ces personnages, tous plus ou moins marginaux, qui ont su se créer un microcosme au sein duquel l’affection et l’amour sont présents. D’où, par extension, la réflexion puissante que lance Kore-eda sur le thème des liens familiaux, au fur et à mesure que les relations entre les personnages se précisent et que la société va chercher à briser la logique qui prévaut dans leur groupe.

Autant de tranches de vie attachantes, voire bouleversantes à l’approche de la conclusion, auxquelles le jury cannois ne restera probablement pas insensible au moment de rendre ses verdicts.

Olivier Clinckart