68e Berlinale: le meilleur pour la fin?

Il restait quatre films à visionner dans la Compétition officielle avant que les jurés ne se retirent pour délibérer sur la répartition des prix. Et il est bien possible que les absents qui ont déjà quitté le Festival ont eu tort, car trois de ces quatre titres pourraient fort bien repartir de la 68e Berlinale avec un prix dans leur escarcelle. Voici un tour d’horizon des quatre titres concernés, suivi de notre palmarès personnel, dans l’attente des résultats qui seront connus ce samedi 24 février en soirée.

Museum (titre original : Museo), de Alonso Ruizpalacios, revisite à sa manière des évènements réels survenus en 1985, quand deux amis s’étant improvisés cambrioleurs amateurs avaient volé des objets d’art mayas d’une valeur inestimable au Musée National d’Anthropologie de Mexico. Voilà un sujet qui aurait pu donner lieu à une comédie dramatique des plus appréciables, si la mise en scène ne s’était pas avérée aussi ennuyeuse et manquant singulièrement de rythme. Et ce malgré la présence d’un acteur confirmé tel que Gael Garcia Bernal et le plaisir de revoir Leticia Brédice, actrice très rare sur les écrans européens mais dont on garde un beau souvenir pour sa prestation dans l’excellent film argentin Les neuf reines, en 2000. Bref, un film sans grand intérêt, ni bon ni mauvais, mais en tout cas certainement pas du niveau d’une Compétition officielle.

Touch Me Not, film roumain de Adina Pintilie, ne laisse, lui, nullement indifférent et ouvre grand la porte au débat pour son aspect expérimental et le sujet abordé qui auront profondément divisé la Critique et le public. Assez nombreux furent ceux qui quittèrent la salle lors des projections, désorientés par le spectacle qui leur était proposé. De fait, cette incursion très profonde et frontale dans l’intimité et la sexualité des protagonistes à de quoi marquer les esprits, tant sur le fond que sur la forme. Se partageant en permanence entre réalité et fiction, Touch Me Not brouille les cartes en permanence, développant une mise en abyme déroutante où la présence de la caméra de la réalisatrice est non seulement visible mais aussi palpable à chaque instant. Tout ici se réfère au rapport au corps, que ce soit par le biais d’une femme qui ne supporte plus d’être touchée par qui que ce soit, ou d’un homme souffrant de terribles malformations physiques, ou encore d’un travesti; tous ayant le même point commun: la revendication du droit à une vie sexuelle épanouie. Adina Pintilie ne met aucun gant pour aborder les tranches de vie qu’elle filme: la crudité de nombreuses scènes met inévitablement mal à l’aise dans un premier temps, nous confrontant à nos propres barrières morales ou psychologiques. Peu à peu toutefois, au fur et à mesure que nous partageons l’intimité des personnages, y compris jusque dans des situations qui ne sont pas censées être montrées, ceux-ci nous deviennent plus proches. Dès lors, aussi marginaux et hors-normes puissent-ils paraître de prime abord, ils nous apparaissent ensuite comme des êtres humains semblables à n’importe quel autre personne en quête d’amour. Probablement doit-on voir aussi dans le travail d’Adina Pintilie un rapport très complexe à la mère; c’est en tout cas ce qui semble transparaître d’un rêve qu’elle évoque dans son film, de même que le titre original roumain (Nu ma atinge-ma) laisse supposer un jeu de mots sur le mot « mama ». Si cette question n’a pas été abordée en conférence de presse, la réalisatrice a néanmoins insisté sur le fait que la fiction fonctionne comme un filet de sécurité par rapport à l’aspect documentaire. Ce qu’a confirmé un des acteurs amateurs, Christian Bayerlein, présent lui aussi à Berlin et remarquable pour le courage avec lequel il a assumé son handicap et accepté de s’exposer à l’écran.

Touch Me Not restera donc comme un film marquant de cette 68e Berlinale et s’il est clair que beaucoup n’ont pas du tout adhéré au concept, nous faisons le pari que le jury de Tom Tykwer ne restera pas insensible au premier long-métrage d’Adina Pintilie.

Le film polonais Mug permettait à Malgorzata Szumowska de revenir à la Berlinale, où elle avait été récompensée en 2015 de l’Ours d’argent de la Meilleure réalisatrice pour son excellent film Body. Elle mérite largement de récidiver en 2018 avec son nouveau film qui se veut une satire des plus grinçantes de la société polonaise toujours profondément influencée par la religion et la bigoterie, tout en cédant comme partout ailleurs aux tentations de la société de consommation. Avec une première séquence percutante d’une masse grouillante se ruant en sous-vêtements dans un supermarché pour y profiter d’une promotion, suivie par un autre plan sur fond de heavy metal à plein volume, Mug donne rapidement le ton. Avant que l’action ne s’installe dans un petit village de la campagne polonaise, où Jacek, qui vient de demander sa petite amie en mariage, va voir sa vie et son apparence physique bouleversées lorsqu’il subit un grave accident sur le chantier où il travaille à la construction d’une statue géante du Christ censée concurrencer celle de Rio de Janeiro.

Fable corrosive bourrée d’un humour acéré mais aussi empreinte d’une réflexion pleine de sens sur le poids écrasant des apparences et des traditions, le film risque de faire de fameuses vagues dans son pays d’origine. C’est en tout cas un des meilleurs concurrents en lice pour le palmarès final, tant pour sa réalisation que pour son interprétation.

In the Aisles, film allemand de Thomas Stuber, clôturait les projections de la Compétition officielle. On y retrouve dans les rôles principaux Franz Rogowski, déjà à l’affiche à la Berlinale cette année dans le Transit de Christian Petzold, et Sandra Hüller, remarquée à Cannes en 2016 pour sa belle prestation dans Toni Erdmann. Ce superbe film plein de délicatesse relate l’histoire de Christian, qui vient de se faire engager pour travailler au réassort et au transport de palettes dans un marché au gros dans une petite ville de l’est de l’Allemagne. Ou plutôt devrions-nous écrire dans une petite ville de l’ex-Allemagne de l’Est. Car ce rapport à ce pays disparu lors de la réunification allemande se fait sentir à travers les décors et une certaine nostalgie de « la vie d’avant » ressentie par certains protagonistes, qui tout en ayant intégré leur nouvelle vie capitaliste, n’en expriment pas moins les difficultés rencontrées lorsqu’il a fallu aborder cette transition.

Mais loin de se focaliser sur cette analyse, In the Aisles est aussi un récit profondément attachant sur fond de solitude et de personnages écorchés par l’existence, chacun à leur manière. Thomas Stuber filme superbement le microcosme constitué par ce décor de magasin au gros, donnant par moments à la disposition symétrique des rayonnages de palettes un aspect de décor de station spatiale, sensation renforcée par la musique de Strauss utilisée en plan d’ouverture et qui fait inévitablement penser au chef-d’oeuvre de Kubrick, 2001, l’odyssée de l’espace. Un remarquable travail sur l’image et le scénario et des protagonistes dont les fêlures personnelles ne font jamais verser l’histoire dans un quelconque excès narratif. Il est fort possible -et amplement mérité- qu’un film allemand figure au palmarès du 68e Festival de Berlin.

NOTRE PALMARÈS PERSONNEL IDÉAL (par ordre croissant) :

Prix Alfred-Bauer (qui ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ou offre une vision esthétique novatrice et singulière) : Touch Me Not de Adina Pintilie

Ours d’argent de la Meilleure contribution artistique : Isle of Dogs, de Wes Anderson

Ours d’argent du Meilleur scénario : La prière, de Cédric Kahn

Ours d’argent de la Meilleure actrice : Léonore Ekstrand dans The Real Estate (joker: Marie Bäumer dans 3 jours à Quiberon)

Ours d’argent du Meilleur acteur : Joaquin Phoenix dans Don’t worry, he won’t get far on foot (joker: Franz Rogowski dans In the Aisles)

Ours d’argent du Meilleur réalisateur: Thomas Stuber pour In The Aisles

Ours d’argent – Grand Prix du jury: Mug, de Malgorzata Szumowska

Ours d’Or du Meilleur film : Utøya 22.Juli, de Erik Poppe

Verdict final ce samedi 24 février à partir de 19h!

Olivier Clinckart