68e Berlinale: et les gagnants sont…

Les verdicts sont tombés : Tom Tykwer et ses jurés ont décerné leurs récompenses aux heureux lauréats. En voici la liste, suivie de quelques commentaires.

À noter tout d’abord que le prix du Meilleur 1er film (l’équivalent de la Caméra d’or cannoise) a été décerné à Touch Me Not, de Adina Pintilie.

Prix Alfred-Bauer (qui ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ou offre une vision esthétique novatrice et singulière): Las herederas (The Heiresses). Oser affirmer que ce film d’un classicisme total ouvre de nouvelles perspectives ou offre une vision esthétique novatrice est pour le moins surprenant ! Sans doute faut-il y voir plutôt un choix consensuel, vu le sujet du film et le contexte sociétal paraguayen dans lequel il s’inscrit.

Ours d’argent de la Meilleure contribution artistique: Elena Okopnaya pour les costumes de Dovlatov. Là encore, probablement un choix plus politique que réellement artistique, compte tenu du thème et du parallèle que certains ne manqueront pas de faire avec la situation actuelle de la Russie.

Ours d’argent du Meilleur scénario : Manuel Alcala et Alonso Ruizpalacios pour Museum. Choix véritablement stupéfiant, tant le scénario de ce film ne présentait rien d’original par rapport à de nombreux autres films en compétition.

Ours d’argent du Meilleur acteur: Anthony Bajon pour La prière. Nous avions salué sa belle prestation, de là à la trouver supérieure à celle de Joaquin Phoenix et Franz Rogowski, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Le jeune comédien a indubitablement un bel avenir devant lui, mais cette récompense prestigieuse vient trop tôt, surtout compte tenu de l’excellente interprétation des deux acteurs cités ci-dessus et tous deux scandaleusement oubliés.

Ours d’argent de la Meilleure actrice : Ana Brun pour Las herederas (The Heiresses). Consternation de voir primée une comédienne ayant proposé un jeu sans relief, à l’image d’un film qui fait preuve d’une fausse audace en n’osant jamais aller jusqu’au bout de son propos.

Ours d’argent du Meilleur réalisateur: Wes Anderson pour Isle of Dogs. Nous avions placé le film dans notre palmarès, il méritait en effet de ne pas repartir bredouille.

Ours d’argent – Grand Prix du jury: Mug, de Malgorzata Szumowska. C’était notre Grand Prix idéal également. Trois ans après son sacre de Meilleure réalisatrice de la Berlinale 2015 pour Body, la cinéaste franchit donc un nouveau palier avec cette satire grinçante de la société polonaise et du poids écrasant de la religion.

Ours d’or du Meilleur film: Touch Me Not, de Adina Pintilie ! Nous l’avions vu également figurer au palmarès. En obtenant la récompense suprême à Berlin (en plus de celle du Meilleur premier film), le film est doublement récompensé pour l’incroyable audace dont il fait preuve. Reste à voir désormais qui seront les distributeurs (dans nos pays francophones) qui auront le courage de le sortir en salles.

Au final, un palmarès en demi teinte donc, mis à part pour les prix attribués à Mug, Isle of Dogs et Touch Me Not. Grosse déception par contre de voir Utøya 22.Juli et In the Aisles être complètement ignorés par le jury. Il en va de même pour les Ours d’argent des Meilleur acteur et Meilleure actrice, qui n’auraient jamais dû échapper à Joaquin Phoenix (ou Franz Rogowski) et Leonore Ekstrand. Palmarès très paradoxal également, puisque l’audace de choix tels que Touch Me Not, Mug et dans une certaine mesure Isle of Dogs, côtoie d’autres choix profondément consensuels. Mais ainsi en est-il en général des jurys des grands festivals européens. Et on se réjouira tout de même que Tom Tykwer et ses jurés aient laissé sur la touche les deux films-fleuves de cette 68e Berlinale, à savoir Season of the Devil et My brother’s name is Robert and he is an idiot, deux productions profondément ennuyeuse pour la première et prétentieuse pour la seconde.

Quoi qu’il en soit, cette cuvée 2018 de la Berlinale aura réservé quelques belles surprises (y compris dans les sections parallèles, dont nous aurons certainement l’occasion de reparler prochainement). Contrairement aux commentaires chagrins entendus ci et là sur une programmation décevante, le festival dirigé par Dieter Kosslick a prouvé qu’il avait encore de belles années devant lui.

Olivier Clinckart

Berlinale 2018: Clap 68e!

La 68e édition du Festival de Berlin a été inaugurée ce jeudi 15 février, ouvrant ainsi le bal annuel des trois grands festivals européens pour 2018, avant Cannes en mai et Venise en septembre.

Parmi les membres du jury international présidé par le réalisateur Tom Tykwer (Cours, Lola, cours), on notera la présence de l’actrice belge Cécile de France, qui aura donc la lourde tâche, avec ses collègues jurés, de déterminer à qui iront les lauriers de la Compétition officielle parmi les 19 films en lice.

Et s’il en est un qui se place d’ores et déjà en bonne position pour ne pas repartir bredouille, c’est le dernier film en date de Wes Anderson, qui était projeté lors du gala d’ouverture et a reçu un très bon accueil public et critique.

L’ïle aux chiens (Isle of dogs) était un choix intéressant de la part des programmateurs: un film d’animation est en effet plutôt rare pour une soirée d’ouverture. Mais on sait qu’Anderson est une valeur sûre et il l’a encore prouvé avec cette bonne allégorie des régimes politiques totalitaires et corrompus, dans laquelle, suite à une épidémie de grippe canine au Japon, tous les chiens malades sont déportés sur une île voisine.

En présence de quelques-uns des acteurs -parmi lesquels Jeff Goldblum, Liev Schreiber, Greta Gerwig et Bill Murray- prêtant leurs voix aux personnages dans la V.O., Wes Anderson a donc pu savourer un retour gagnant dans l’univers de l’animation, après le très apprécié Fantastic Mr. Fox.

La Compétition officielle pouvait donc prendre son envol et s’est poursuivie ce vendredi 15 février avec Las herederas (The Heiresses, littéralement « les héritières »), la première production du Paraguay a être sélectionnée dans une Compétition d’un grand festival, se félicitait son réalisateur, Marcelo Martinessi. Coproduction internationale en fait mais qui cherche à dépeindre un des aspects de cette nation d’Amérique du Sud à travers le récit de Chela et Chiquita, deux femmes d’âge mûr formant depuis longtemps un couple et dont le quotidien déjà rendu difficile par les ennuis financiers, se voit perturbé encore davantage lorsque Chiquita doit purger quelques semaines de prison suite à un problème de dettes. Paradoxalement, alors que sa compagne est détenue, Chela (re)découvre une certaine liberté. Si ce tableau social de facture classique -y compris jusqu’à sa conclusion attendue- dépeint une certaine réalité du Paraguay (la vieille bourgeoisie déclinante, l’absence des hommes) le spectateur étranger n’en possède pas tous les codes permettant de l’apprécier pleinement. Reste l’interprétation efficace de son actrice principale, Ana Brun.

Accueil plutôt tiède, enfin, pour Damsel, western décalé et qui ne se prend pas au sérieux, réalisé par les deux frères David & Nathan Zellner. Et avec un bien joli casting composé de Robert Pattinson, Mia Wasikowska, Robert Forster et… les deux co-réalisateurs eux-mêmes! Etonnamment, Robert Pattinson s’était retrouvé en Sélection officielle à Cannes en 2017 pour le déjanté et jouissif Good Time, co-réalisé par… deux autres frères, Joshua et Ben Safdie! Neuf mois plus tard, le voici donc à Berlin, pour un nouveau récit plein d’ironie, dans lequel c’est clairement la femme qui porte la culotte face à des hommes plutôt stupides et/ou fort peu courageux. Comme pour le film paraguéen cité plus haut, Damsel s’avère être assez classique et ne cherche pas à renouveler le genre, mais, à l’instar de Good Time à Cannes et malgré le peu d’enthousiasme de la Critique, nous ne pouvons nous empêcher d’apprécier la fantaisie qu’il dégage, un élément toujours bienvenu au sein de compétitions officielles souvent frileuses lorsqu’il s’agit d’y inclure l’une ou l’autre comédie. Par ailleurs, force est de souligner le talent indéniable de Robert Pattinson; talent probablement pas encore reconnu à sa juste valeur, du moins tant que l’étiquette de Twilight lui collera encore à la peau.

Olivier Clinckart