Les Frères Sisters – Mostra 2018 – Compétition officielle

Audiard à la conquête de l’Ouest♥♥♥

En 1851, dans l’Oregon, les frères Eli et Charlie Sisters sont deux tueurs à gages  qui travaillent régulièrement pour le Commodore. Celui-ci les engage pour récupérer la formule d’un chimiste et tuer celui-ci avec l’aide d’un troisième homme, le détective John Morris. Sur fond de ruée vers l’or, une poursuite impitoyable s’engage alors.

Le westerm semble avoir la cote cette année à la 75e Mostra de Venise, puisqu’après The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen, c’était au tour de Jacques Audiard de présenter The Sisters Brothers. Et pour sa conquête de l’Ouest, c’est un coup de maître qu’a réussi le réalisateur français, en conquérant le coeur du public du festival et d’une grande partie de la Critique.

Tiré d’un roman de Patrick deWitt, c’est la première fois qu’Audiard ne travaille pas à partir d’un scénario original. Grand bien lui en a pris: ce récit épique revisite le genre avec bonheur en oscillant sans cesse entre violence et fraternité et en nous faisant ressentir une bonne dose d’empathie pour les deux personnages principaux qui sont pourtant des tueurs à gages liquidant sans états d’âme coupables comme innocents.

Pour incarner les deux frères, Joaquin Phoenix, d’une part, s’avère une nouvelle fois impressionnant, mais John C. Reilly, d’autre part, n’est pas en reste et lui vole presque la vedette, dans sa composition d’un tueur paradoxalement plein d’humanité et désireux de tourner la page de ce « métier » particulièrement dur.

Belle réussite donc que cette grosse coproduction dans laquelle on retrouve, parmi les intervenants belges, Wallimage et Les Films du Fleuve des frères Dardenne. « C’était comme une tour de Babel, expliquait John C. Reilly en conférence de presse, mais qui nous a vraiment fait accéder au Paradis: on a travaillé avec des Américains, des Français, des Belges, Italiens, Espagnols, … En ces temps troublés, c’est une belle preuve de collaboration internationale. »

Une collaboration fructueuse qui permettra peut-être à Jacques Audiard, déjà primé à de nombreuses reprises, de décrocher une récompense supplémentaire pour ce passionnant The Sisters Brothers.

Olivier Clinckart

68e Berlinale: pour le pire et le meilleur

68e Berlinale : pour le pire et le meilleur

Dans chaque Compétition officielle d’un grand festival, d’excellents films côtoient des productions nettement moins inspirées. L’édition 2018 de la Berlinale ne déroge pas à la tradition. Poursuivons notre passage en revue des longs-métrages en lice, du plus affligeant au plus convaincant.

My brother’s name is Robert and he is an idiot, de Philip Gröning, à qui l’on devait Le grand silence, très beau documentaire contemplatif tourné en 2005 au coeur du monastère de la Grande Chartreuse.

Ici, Gröning aborde des thèmes philosophiques par l’intermédiaire d’un frère et d’une soeur, jumeaux fusionnels dont l’escapade bucolique non loin d’une station service de campagne va peu à peu tourner à l’aigre. Et « peu à peu » est assurément la formule adéquate pour décrire cette interminable dissertation pesante de 174 minutes qui dissuaderait quiconque de s’intéresser à un ouvrage de philosophie ! Gröning pratique en effet ici une insupportable séance de masturbation intellectuelle dont le déroulement laisse pantois. Pseudo-reflexion sur le temps, le film n’en finit pas d’étaler sa vacuité, propulsant Season of the devil, le film-fleuve de Lav Diaz (que nous évoquions assez sévèrement dans notre compte-rendu précédent), au rang de récit palpitant. Heidegger, Saint-Augustin et Platon, cités fréquemment par les deux personnages principaux, ne méritaient pas d’être associés au long-métrage le plus vain de la Compétition !

Pig constitue pour sa part un film iranien pour le moins étonnant, car plein d’humour et d’une ironie à laquelle on n’était guère accoutumés de la part d’un pays connu pour surveiller très étroitement le contenu des productions cinématographiques. Le réalisateur Mani Haghighi développe le récit joyeusement décalé d’un réalisateur blacklisté et temporairement interdit de tournage qui doit faire face au meurtre sauvage de plusieurs confrères par un mystérieux tueur. Cette comédie noire a eu le mérite de dérider les zygomatiques avec son humour bon enfant qui, s’il prend habilement soin de ne pas chercher à froisser le régime, n’en est pas moins joliment irrévérencieux et permet à l’acteur principal, Hasan Majuni, d’incarner un personnage particulièrement haut en couleur.

Dans un registre très différent, La prière, de Cédric Kahn, relate l’histoire de Thomas, un jeune homme de 22 ans envoyé dans une communauté religieuse en montagne où, en compagnie d’autres jeunes adultes, il va devoir essayer de se débarrasser de son addiction à la drogue. Les débuts seront très difficiles et douloureux, faits de doutes, de révolte et de quasi-renoncement, mais peu à peu, Thomas va comprendre que sa seule planche de salut réside dans ce groupe d’individus au sein duquel il va peut-être pouvoir réapprendre à vivre.

Avec un tel sujet, la crainte de tomber dans l’apologie d’un mysticisme aussi naïf que douteux n’est jamais bien loin. Mais Cédric Kahn évite intelligemment cet écueil en ne forçant jamais le trait et en filmant cette quête de rédemption quasiment à la manière d’un documentaire. Par extension, il nous renvoie à nos propres croyances ou non-croyances pour mieux mettre en lumière que la spiritualité peut être multiple et revêtir de nombreuses formes. Il peut compter par ailleurs sur la qualité de jeu de ses interprètes, à commencer par Anthony Bajon, rôle principal et belle révélation de La prière. Un film qui ne devra peut-être pas invoquer tous les saints du Paradis pour décrocher l’un ou l’autre prix lors de la soirée de clôture de la Berlinale.

Enfin, autre excellente surprise, le dernier film de Gus Van Sant et un des meilleurs de la Compétition officielle, Don’t worry, he won’t get far on foot, qui devrait logiquement valoir l’Ours d’argent du Meilleur acteur à Joaquin Phoenix. Le comédien est époustouflant dans son incarnation du dessinateur John Callahan, cartooniste américain devenu paralysé suite à grave accident de voiture survenu sous l’influence de l’alcool. Un alcoolisme ravageur dont Callahan cherchera peu à peu à se débarrasser grâce à l’influence d’un mentor charismatique (incarné par l’épatant Jonah Hill) et qui lui permettra ensuite d’exploiter son talent pour le dessin.

Le risque de ce genre de biopic basé sur la rédemption et hollywoodien de surcroît est de tomber dans l’excès de pathos. Mais pas besoin de sortir les mouchoirs grâce à la mise en scène parsemée de notes d’humour de Van Sant qui, refusant toute linéarité, fait se succéder les passages d’une époque à l’autre, évoquant à tour de rôle l’avant-accident et l’après-accident de Callahan, tout au long de séquences qui permettent au fur et à mesure de mieux cerner les blessures profondes de l’homme et de comprendre, sans les justifier pour autant, les failles l’ayant mené aux excès d’alcool qui l’ont laissé lourdement handicapé.

Cette leçon de vie doublée d’une ode (jamais mièvre) à la seconde chance ne pouvait pas trouver meilleur interprète que Joaquin Phoenix, bluffant de vérité et de… sobriété. L’acteur pourrait donc parfaitement faire un sensationnel coup double en matière de prix d’interprétation, puisqu’il avait reçu la Palme d’Or du meilleur comédien en mai 2017 à Cannes, il y a donc tout juste neuf mois, pour le film You were never really here. Sous réserve des quelques films qui doivent encore visionnés dans le cadre de la Compétition, il serait incompréhensible que le jury passe à côté d’une telle performance.

Olivier Clinckart