Cold War – Sélection officielle

Une guerre froide qui réchauffe le coeur

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Pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, Wiktor, un musicien épris de liberté et Zula, une jeune chanteuse passionnée, vivent un amour impossible dans une époque troublée.

Pawel Pawlikowski allait-il parvenir à encore nous surpendre, après le marquant Ida, qui avait décroché l’Oscar du Meilleur film étranger? Les doutes étaient permis lors des premières images de Cold War: même noir et blanc, même format d’image carré…, le réalisateur polonais semblait donc n’avoir pas voulu prendre de risque en restant dans une certaine zone de confort.

Mais les doutes se sont rapidement dissipés. Car le film se révèle d’une efficacité folle et parvient à nous bouleverser, grâce à ses deux formidables interprètes qui incarnent un couple dont l’intense passion amoureuse doit subir avec impuissance les tourments de l’Histoire.

Pratiquant l’ellipse avec brio, Pawlikowski nous fait traverser les années entre Est et Ouest et entre les retrouvailles furtives, puis définitives, de Wiktor et Zula. Tout à la fois sobre et d’une profonde intensité, Cold War présente également le mérite de ne pas tomber dans le piège d’une longueur excessive: alors que la plupart des films en sélection officielle approchent ou dépassent bien souvent les 120 minutes, Pawlikowski parvient en 1h24 seulement à nous conter avec un talent magistral l’histoire d’un couple que la vie cherche à séparer, mais que l’amour tente de réunir, envers et contre tout. Il serait invraisemblable qu’une telle perle cinématographique reparte bredouille du 71e Festival de Cannes.

Olivier Clinckart

 

The House That Jack Built – Sélection officielle (Hors Compétition)

Le grand film que Lars a construit

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États-Unis, dans les années 70. Jack est un tueur en série qui considère chaque meurtre comme une œuvre d’art en soi. Alors que l’ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher, il décide – contrairement à toute logique – de prendre de plus en plus de risques.

Le récent Lion d’Or de Berlin, Touch Me Not, avait profondément divisé le public et la Critique, un certain nombre de spectateurs quittant même la salle pendant la projection. Re-belote, mais cette fois à Cannes, avec le dernier film de Lars Von Trier, qui n’aura donc à nouveau laissé personne indifférent. Belle manière de célébrer enfin le retour du réalisateur danois sur la Croisette, lui qui y était persona non grata depuis l’incident -fortement monté en épingle- lié à ses déclarations maladroites en 2011. Est-ce d’ailleurs pour faire les choses en douceur que les organisateurs ont choisi de projeter The House That Jack Built hors compétition, alors que le film aurait largement pu prétendre aux honneurs de la course à la Palme? Toujours est-il que Von Trier signe ici une nouvelle pépite et que Matt Dillon incarne de façon redoutable un tueur en série aux crimes particulièrement sadiques.

D’emblée, d’ailleurs, le scénario donne le ton, avec une séquence d’ouverture pour le moins suprenante et gratinée interprétée par Uma Thurman et Dillon. Le reste sera du même acabit, avec une violence dont le personnage principal ne se départira pas. Construit en chapitres, avec une voix off et un dialogue entre le meurtrier et un autre personnage dont on ne comprendra le rôle que tardivement, The House That Jack Built ne sera perçu par les détracteurs de Von Trier que comme une énième provocation de sa part. De même, ils jugeront les scènes de violence comme insoutenables. Il s’agirait pourtant là d’une interprétation erronée au premier degré, alors que l’oeuvre du cinéaste doit, justement, se lire au second, voire parfois même au troisième degré.

Car, finalement, où réside la véritable violence dans le film? Dans le comportement de Jack? Certes, mais aussi et tout autant dans l’insupportable indifférence dont peut faire preuve une Amérique confrontée quotidiennement à une violence omniprésente et qu’elle ne réussit pas à endiguer, trop attachée à défendre jusqu’à l’absurde le droit de détenir des armes, alors que celles-ci font des milliers de morts chaque année. Il est donc indispensable de saisir l’aspect métaphorique du récit pour en saisir pleinement toute sa portée. Alors seulement, toutes les prouesses filmiques de son auteur prendront tout leur sens. En ce qui nous concerne, le doute n’est pas permis: Von Trier revient en grande forme au Festival de Cannes!

Olivier Clinckart

 

BlacKkKlansman – Sélection officielle

Black Power

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Au début des années 70, Ron Stallworth devient le premier officier noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l’histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions.

Alors qu’on le pensait en pleine mort artistique, Spike Lee revient et livre avec BlacKkKlansman le film le plus cool de toute sa sélection. Doté d’une image « à grain » des années 70, une référence immédiate aux yeux de Lee au cinéma de la Blaxploitation, mais qui lui donne aussi indéniablement un look vintage très en vogue aujourd’hui, le film conte une ébouriffante histoire tirée d’un fait réel.

Menant son récit sur le mode surréaliste, Lee offre avec BlacKkKlansman la réponse la plus cinglante et la plus drôle à la fois à ce racisme rampant qui a repris du poil de la bête (immonde) un peu partout aujourd’hui. Jouant sur le fil du divertissement ultra-jubilatoire (le film assume à fond sa veine burlesque et kitsch) et de l’appel un peu terrifiant à la vigilance (à la fin du métrage, les images de violences actuelles à Charlottesville, où Lee tacle vertement un certain Trump, font véritablement froid dans le dos, le passage de la fiction à la réalité faisant l’effet d’une méchante gueule de bois) avec une maestria confondante.

Thierry Van Wayenbergh

Yomeddine – Sélection officielle

Road movie à l’égyptienne

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Beshay, lépreux aujourd’hui guéri, n’avait jamais quitté depuis l’enfance sa léproserie, dans le désert égyptien. Après la disparition de son épouse, il décide pour la première fois de partir à la recherche de ses racines, ses pauvres possessions entassées sur une charrette tirée par son âne.
Vite rejoint par un orphelin nubien qu’il a pris sous son aile, il va traverser l’Egypte et affronter ainsi le Monde avec ses maux et ses instants de grâce dans la quête d’une famille, d’un foyer, d’un peu d’humanité…

C’est avec un bien joli premier film que le réalisateur égyptien Abu Bakr Shawky se retrouve -déjà- en Compétition officielle à Cannes. Son road movie aurait pu avoir toutes les apparences d’un récit misérabiliste, au vu de ses deux personnages principaux: un ancien lépreux dont le corps porte les cruels stigmates de la maladie et un jeune gamin abandonné. Mais contre toute attente, c’est à un feel good movie que le cinéaste nous convie tout au long du périple pourtant semé d’embûches que le duo va rencontrer.

Bourré d’humanité, le récit ne manque pas d’émouvoir à plus d’une reprise, grâce à l’alchimie parfaite qui règne entre les deux acteurs non-professionnels. Comment, en effet, ne pas être profondément marqué par Rady Gamal, qui malgré son handicap, livre une prestation splendide? L’homme, au visage et au corps cabossés de toutes parts, s’avère aussi convaincant qu’attachant dans un film que certains pourront peut-être trouver naïf, mais qui apporte une belle bouffée de fraternité à laquelle on a envie de croire.

Olivier Clinckart

 

Les filles du soleil – Sélection officielle

Combat perdu pour Eva Husson

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Au Kurdistan, Bahar, commandante du bataillon Les Filles du Soleil, se prépare à libérer sa ville des mains des hommes en noir, avec l’espoir de retrouver son fils. Une journaliste française, Mathilde, vient couvrir l’offensive et témoigner de l’histoire de ces guerrières d’exception. Depuis que leur vie a basculé, toutes se battent pour la même cause : la femme, la vie, la liberté.

Après le très prometteur Bang Gang, on s’attendait à ce que Eva Husson confirme sur sa lancée. Malheureusement, en changeant radicalement de registre, elle a aussi perdu la belle inspiration qui l’avait animée pour son premier long-métrage. Elle signe ici un film convenu, qui n’arrive jamais à la hauteur de son sujet. En voulant décrire le combat courageux d’un groupe de femmes combattantes, elle semble surtout avoir voulu tourner un film féministe pour être dans l’air du temps. Trop d’effets appuyés et de moments à la limite du pathétique tâchent -sans y parvenir- de faire pleurer dans les chaumières. Avec comme cerise sur le gâteau un interminable monologue final que l’on croirait tout droit sorti d’un mauvais magazine féminin. Et que dire de la prestation calamiteuse d’Emmanuelle Bercot, décidément bien meilleure réalisatrice qu’actrice? Ne parvenant jamais à trouver le ton juste, elle incarne par ailleurs un personnage (borgne de surcroît; pour en rajouter une couche en matière de pathos!) dont on ne comprend jamais l’utilité.

Bref, un film dont on se demande comment il a pu atterrir en Sélection officielle. Nous parlions d’un thème bien dans l’air du temps; peut-être est-ce cela qui aura motivé les sélectionneurs, au détriment de toute vraie originalité.

Christie Huysmans

Nos batailles: interview de Guillaume Senez

Un deuxième long-métrage et déjà invité à Cannes, que ressentez-vous ?

« C’est évidemment une belle reconnaissance professionnelle ! Je vais découvrir ce que ça fait d’être présent à Cannes, mais c’est surtout une belle mise en avant du film. C’est un aspect assez précieux, surtout en Belgique où les médias sont parfois assez timides lorsqu’il s’agit de mettre en avant de la culture de leur pays. L’effet Cannes me fait un peu penser aux Jeux Olympiques et à des championnats du monde d’athlétisme: une médaille de bronze aux J.O. aura toujours plus de retentissement médiatique qu’un titre aux championnats du monde ! »

Le thème de la paternité, que vous abordiez dans Keeper, est à nouveau présent ici, sous un angle différent. Ce sujet vous tient donc vraiment à cœur ?

 « En effet et j’ai la sensation de ne pas encore avoir fait le tour de la question. Il me restait des choses à exprimer et j’avais envie de parler d’un personnage qui a un âge proche du mien. Je me suis séparé de la mère de mes enfants il y a 5 ans. J’étais justement en train de prépraer Keeper, j’avais une vie professionnelle assez intense et je me retrouvais confronté à plein de questions liées à cela: que ferais si la maman décide de partir à l’étranger, comment pourrais je tenir mes engagements professionnels, mes idéaux, mes valeurs tout en pouvant m’occuper de mes enfants… ? De cette réflexion est né le projet de Nos batailles, l’envie de parler de ce que c’est d’être père de deux enfants quand on est dans la quarantaine. »

Vous proposez un angle de vue assez original sur la parentalité…

« Original, je ne sais pas, mais c’est assez logique que la femme soit souvent mise en avant lorsqu’on parle de parentalité, puisque c’est elle qui porte l’enfant. Pour ma part, je parle de choses que je connais et je ne peux donc qu’exprimer ce que je peux ressentir du côté de la paternité. J’éprouvais néanmoins aussi un certain agacement à l’encontre de nombreux récits où quelques clichés avaient la vie dure, y compris à l’ encontre des femmes, qui étaient forcément toutes censées avoir l’instinct maternel, comme si ça allait de soi, alors que ce n’est pas toujours le cas. »

Vous avez pour habitude de ne jamais donner le scénario à vos comédiens…

« Ils connaissant l’histoire et son traitement mais ils ne recoivent pas les dialogues. C’est une méthodologie que j’ai adoptée dès le début et que je peaufine à chaque nouveau tournage. Il faut savoir qu’au plus on donne de la liberté aux comédiens, au plus c’est contraignant au niveau technique. Mais il y a un travail dans la collectivité que j’aime beaucoup. Chacun est obligé de donner de sa personne : les comédiens, les ingénieurs du son, les cameramen… Et on essaie de chercher ensemble la meilleure manière de procéder .

Romain Duris s’est montré très motivé à l’idée de travailler avec cette méthode. C’est quelqu’un qui se montre très généreux et à l’écoute de ses partenaires pendant un tournage. »

Propos recueillis par Olivier Clinckart

Nos batailles – Semaine de la Critique (séance spéciale)

Son fils, sa fille, ses batailles

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Vingt-quatre heures après l’accueil triomphal réservé à Girl, c’était au tour d’une autre coproduction belge majoritaire d’être présentée à Cannes, cette fois en séance spéciale à la Semaine de la Critique. Trois ans après son premier long-métrage, Keeper (Magritte du Meilleur Premier Film), Guillaume Senez réinterroge la paternité avec Romain Duris dans le rôle d’un homme qui se redécouvre père après que Laura (Lucie Debay), son épouse et mère de ses deux enfants, le laisse seul face à ses responsabilités.

Le réalisateur récidive donc avec Nos batailles, dont l’ensemble est d’une justesse inouïe : situations, arrière-fond social, dialogues, jeu des acteurs … En se plaçant au-delà de tous jugements, le film suscite l’empathie du spectateur à l’égard de tous les personnages, en ce compris, les personnages secondaires car tous, à quelque niveau que ce soit, sont crédibles et particulièrement bien charpentés. Le faisceau de personnages féminins éclaire avec pertinence les motifs de la disparition de la mère de famille, qui, bien qu’absente, demeure omniprésente de bout en bout. L’étendue du spectre avec lequel Guillaume Senez explore les problématiques posées et les réactions psycholiques de ses personnages fait ainsi que le film dispose d’un énorme potentiel d’identification… Une réussite aussi touchante que percutante !

Père d’un jour… Père toujours

Dès la sortie de Keeper, le réalisateur belgo-français nous confiait en avoir fini avec l’adolescence mais pas avec son questionnement sur la paternité, sujet qu’il avait alors traité avec justesse, réalisme et profondeur à travers le prisme d’un garçon de 15 ans, et ce, tout en ne négligeant nullement les points de vue féminins. C’était d’ailleurs là où résidaient l’originalité et la force de son premier long métrage : la perspicacité avec laquelle il abordait, à travers les yeux d’un adolescent confronté à une grossesse accidentelle, une question qui, habituellement, est traité sous un angle exclusivement féminin, voire relève du tabou du côté masculin. « La maternité est sans doute le seul domaine d’exception où les femmes peuvent prétendre avoir plus de puissance que les hommes » soulignait alors le jeune réalisateur en évoquant les réactions féminines entendues à l’issue des projections.

Être père ou devenir papa

Fidèle à son habitude d’écrire à quatre mains, un mode de travail qui lui impose une plus grande discipline et davantage de rigueur selon ses propres ternes, le jeune réalisateur s’est associé à Raphaëlle Valbrune-Desplechin (Home et L’Art de la Fugue) pour l’écriture du scénario de Nos Batailles. L’histoire met en scène Olivier (Romain Duris), contremaître de 39 ans, qui se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices, et a longtemps délégué sa fonction de parent. Lorsque Laura, son épouse et mère de leurs deux enfants, disparaît du foyer, il se retrouve brutalement confronté à un rôle qu’il doit apprendre à incarner. Tâchant de concilier éducation des enfants, vie familiale et activité professionnelle, Olivier bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas.

Connaissant l’aptitude de Guillaume Senez à cerner à 360 degrés les sujets qui l’animent et sa volonté de confronter ouvertement ses doutes et certitudes à ses coscénaristes, il y a fort à parier que Nos Batailles suscitera bon nombre de réflexions, évitera les stéréotypes du genre et embrassera avec discernement la question de la paternité tout en l’ancrant dans un contexte sociologique contemporain au sein duquel mener de front carrière et vie familiale relève souvent du défi.

Un casting franco-belge

Aux côtés de Romain Duris, acteur aussi à l’aise dans le cinéma d’auteur que dans la comédie, on y retrouve dans le rôle de la mère disparue la talentueuse Lucie Debay révélée dans Melody de Bernard Bellefroid, ainsi que deux jeunes acteurs belges qui trouvent là leur premier rôle à l’écran: Basile Grunberger (9 ans) et Léna Girard Voss (6 ans). Sont également au générique, Laetitia Dosch, déjà présente dans Keeper, et qui avait livré une remarquable performance dans Jeune Femme, premier long-métrage de Léonor Serraille, sélectionné l’année dernière dans la section Un Certain Regard, et enfin Laure Calamy, révélée par la série Dix Pour Cent.

Nos Batailles est produit par Iota Production et Savage Film en Belgique ainsi que par Les Films Pelleas en France. Il a bénéficié du soutien du CCA, du VAF, de la Région Rhône Alpes Be tv, la RTBF, Ciné+, Indefilms, Casa Kafka Pictures et Media Développement. Le film est vendu par Be For Film et sera distribué dans le Benelux par Cinéart et Haut et Court en France.

Christie Huysmans

Girl: interview de Lukas Dhont

Peu avant son départ pour Cannes, Lukas Dhont nous avait accordé une interview (publiée dans le 1er numéro de BE.SCREEN). La voici dans son intégralité.

Comment vivez-vous cette sélection?

« Toute l’équipe est vraiment très enthousiaste à l’idée de présenter le film à Cannes, un Festival, qui, pour nous, représente La méga-industrie du film européen. Mais nous sommes conscients du niveau d’exigence que cela représente. »

Pourquoi un sujet centré sur la danse?

« Depuis tout petit, j’éprouve une véritable fascination pour la danse et un immense amour pour le cinéma. Enfant, je me suis essayé à la danse mais je n’étais pas très doué. Dès que j’ai commencé à réaliser des films, j’ai donc combiné mes deux passions en intégrant la danse dans mon « petit cinéma ». Ce qui me fascine dans la danse, c’est la puissance de l’expression corporelle, ce qu’elle communique à travers les mouvements du corps. Raison pour laquelle j’essaie vraiment de travailler sur la mise en scène des corps. Girl n’est d’ailleurs pas un film de danse mais bien un film corporel. La danse est ici utilisée pour raconter une histoire ; il n’y a d’ailleurs jamais de captation de la danse à proprement parler. »

Un corps qui est exposé partout dans notre société…

« Dans notre société, le corps est exposé partout mais le corps qui est montré, c’est le corps parfait. Assez paradoxalement, le corps en tant que véhicule premier de nos perceptions sensorielles et de contact avec les autres demeure tabou. Nous sommes en permanence confrontés à un culte de la perfection, qui induit une comparaison constante avec des modèles et des icônes, mais a contrario, la relation intime, naturelle et complexe que chacun entretient réellement avec son propre corps ainsi que les rapports qu’il développe avec les autres sur ce plan, sont souvent éludés et très rarement montrés. Toutes ces dimensions sont explorées dans le film et transcendent d’ailleurs la problématique transgenre ; c’est d’ailleurs ce qui fait de Girl un film universel. Le corps de Lara, qui est née dans un corps masculin, est véritablement montré dans toute sa complexité, sous toutes ses facettes et aspérités, intérieures comme extérieures. Le fait que Lara veuille devenir danseuse étoile est à ce titre emblématique, car l’image iconique de la ballerine représente à ses yeux l’incarnation de la parfaite féminité. La discipline exceptionnelle qu’exige la danse dans le travail sur le corps, le fait qu’elle impose de le pousser jusqu’au comble de ses limites, voire de la manipuler à l’extrême, permet à Lara une transformation lui permettant d’accéder au niveau de perfection souhaité. »

La transformation est un thème très présent dans votre cinéma…

« Il est vrai que la transformation est très présente dans mon cinéma, et ce, depuis mes débuts. Mais c’est la transformation vécue et explorée comme dépassement : dépassement de soi et des limites personnelles, dépassement des normes qui régulent la communauté à laquelle on appartient, et dépassement des barrières sociales dans le rapport à l’altérité. Je dirais même qu’à titre personnel, je suis aussi constamment dans ce processus de dépassement en m’efforçant d’aller au-delà de mes propres limites en tant que réalisateur. Je suis donc toujours attiré, fasciné même, par des personnages capables de briser les normes qu’elles soient intérieures ou extérieures, et pour qui il y a même urgence à le faire tant il est nécessaire pour eux de parvenir à autre chose. »

Parlez-nous de votre rencontre avec la jeune fille qui a inspiré votre film…

« Lorsque j’ai lu l’histoire de cette jeune fille dans le journal, j’ai été profondément bouleversé et, le caractère universel qu’elle revêtait dans son approche du corps m’a immédiatement fortement inspiré. Ce n’est qu’en 2014 que j’ai eu l’occasion de rencontrer cette jeune fille. Je l’avais immédiatement contactée après avoir lu son histoire en 2009 mais à l’époque, elle avait préféré décliner toute rencontre, le processus de transformation qu’elle vivait alors étant tellement intense qu’il lui était trop difficile d’en parler. Mais lorsque nous nous sommes vus 5 ans plus tard, nous avons énormément discuté car il m’importait vraiment de saisir et de comprendre ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même, de capter de la manière la plus juste et la plus précise possible non seulement ses sensations et son monde intérieur mais aussi la manière dont elle vivait sa relation au corps avec l’extérieur, notamment dans l’évolution de ses rapports avec ses parents au cours du processus de transformation. Trois choses m’ont particulièrement frappé, touché et inspiré au cours de ces entretiens: la première est que cette jeune fille manquait totalement d’estime vis-à-vis d’elle-même et qu’elle était tout à fait incapable de reconnaître sa propre valeur ; la deuxième c’est qu’elle me disait se sentir comme attrapée, prise au piège dans un corps qui n’était pas elle, comme si elle avait été placée dans un corps complètement étranger à elle-même. Enfin, c’est le fait qu’elle voulait tout simplement être une fille et non pas une fille transgenre. Et à ce titre, le plus difficile pour elle était d’être sans cesse confrontée, voire d’être en lutte contre un corps qui physiologiquement lui rappelait constamment qu’elle était née dans un corps de garçon. »

Autre particularité: votre film est bilingue français-néerlandais…

« Girl est bilingue parce que je voulais faire un film belge, et parce que je tenais vraiment à ce qu’il soit présenté comme tel. Je suis flamand mais je vis dans un pays multilingue, et j’aime l’idée de faire un film traduisant toute la richesse culturelle de ses communautés, joué dans deux langues, porté par des comédiens francophones et flamands, et réalisé avec une équipe constituée de personnes venant de Wallonie et de Flandre. Depuis mes débuts, j’ai toujours travaillé comme ça et j’espère vraiment pouvoir continuer à le faire de la sorte. »

Propos recueillis par Christie Huysmans

Girl – Un Certain Regard

Girl: un film en féminin-masculin♥♥♥

Spectacle de danse, vidéo-clips, courts-métrages… : le cinéaste Lukas Dhont est un jeune artiste touche-à-tout de talent. Son premier long-métrage, Girl, s’est vu sélectionné dans la section Un Certain Regard, où il a reçu un accueil triomphal lors de ses 2 projections du samedi 12 mai.

Une ovation d’une bonne quinzaine de minutes: voilà l’accueil mérité qui a été réservé à Lukas Dhont pour son premier long-métrage qui aura profondément marqué les spectateurs présents à la toute première projection du film. Oeuvre forte et puissante sur un(e) adolescent(e) transgenre, Girl constitue une remarquable prouesse profondément audacieuse, mais qui traite d’un sujet difficile avec beaucoup de délicatesse, sans jamais tomber dans le piège de la surdramatisation. Et ce malgré quelques scènes jouant sur la suggestion particulièrement fortes. Au vu des qualités de Girl, nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, se demandent comment un tel film n’a pas atterri directement en Sélection offcielle dans la course à la Palme d’Or. Il n’en reste pas moins qu’il est en lice dans la section Un Certain Regard, mais aussi pour la Caméra d’Or et la Queer Palm (qui couronne le meilleur long-métrage abordant des thématiques LGBT). Un réalisateur de 26 ans et un jeune comédien -fabuleux Victor Polster- de 15 ans au moment du tournage: la jeune génération belge a décidément un talent fou!

Olivier Clinckart

Un premier long-métrage et déjà une sélection cannoise! Belle réussite pour le jeune réalisateur flamand Lukas Dhont (27 ans), dont le film Girl concourt dans la prestigieuse section Un Certain Regard (qui vise à mettre à l’honneur des œuvres audacieuses et originales), présidée cette année par Benicio Del Toro.

Remarqué pour son impressionnant film de fin d’études, L’infini (qualifié aux Oscars en 2015, excusez du peu!), mais également pour le court-métrage Corps perdu (lauréat de plusieurs prix au festival du film de Gand), Dhont a à son actif plusieurs cordes à son arc, dont un spectacle de danse, The Common People, co-signé avec le chorégraphe Jan Martens et la réalisation de quelques clips vidéos –entre autres Strange Entity pour le groupe Oscar and the Wolf-. Avec déjà un univers visuel audacieux et un intérêt marqué pour les thèmes de l’adolescence et de  la danse qui le passionnent depuis toujours.

De g. à dr.: Victor Polster, Arieh Worthalter, Lukas Dhont

 

Identité

 Pour son premier film, le diplômé de  l’académie de KASK  à Gand en arts et audiovisuel n’a pas choisi la facilité. Intitulé au départ Under my Skin, Girl conte l’histoire de Lara, une jeune fille de 15 ans qui rêve de devenir danseuse étoile. Mais sa marche vers la gloire est entravée par ce qu’elle vit au fond de ses entrailles : Lara est en effet née avec un corps de garçon et doit choisir son identité…

Dans ce film qui charrie avec sensibilité et élégance les marottes de Dhont que sont l’identité, la transformation et la danse, la toute jeune révélation Victor Polster (Lara) est épaulée par Arieh Worthalter, comédien belge qui incarne son père dans le film et qu’on a vu dans Le passé devant nous, Eternité ou encore dans l’excellente série française d’anticipation Transferts, pour laquelle l’acteur a été récompensé du prix d’interprétation au Festival Séries Mania.

Dhont s’est entouré du célèbre chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui (directeur artistique, depuis 2015, du Ballet Royal de Flandres) et de Frank van en Eeden  (directeur photo sur Home de Fien Troch). Le français Valentin Hadjadj a été chargé de composer la musique du film.

Un film belge

Girl est produit par Dirk Impens pour Menuet (société de production des films de Felix Van Groeningen entre autres) et coproduit aux Pays-Bas par Topkapi (Belgica, Layla M.), et en Wallonie par Frakas Productions (Grave, Réparer les vivants). Il bénéficie également du soutien du VAF (le Fonds Audiovisuel de Flandre), du Centre du Cinéma de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Dutch Film Fonds.

On peut donc le définir comme un film bilingue. D’autant plus quand on sait que Lukas Dhont a résolument choisi d’engager des acteurs flamands et wallons. Ainsi, environ 60 % du récit se déroule en français et 40 % en néerlandais.

« Je voulais que mon film soit juste, pas uniquement au niveau technique, mais également psychologique, expliquait le réalisateur à la presse le jour de l’annonce de sa sélection à Cannes. C’était donc important de rencontrer des gens ayant vécu cette histoire. J’espère que Girl servira d’inspiration à certaines personnes. »

Thierry Van Wayenbergh

 

L’affiche officielle du 71e Festival de Cannes

Les amoureux du cinéma sont comblés: l’affiche officielle du 71e Festival de Cannes a été dévoilée!

(© Flore Maquin et Georges Pierre)

Le communiqué officiel du Festival de Cannes:

Georges Pierre (1927-2003) est l’auteur du visuel de l’affiche du 71e Festival de Cannes, extrait de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard (1965). Cet immense photographe de plateau immortalise les tournages de plus d’une centaine de films en 30 ans d’une carrière qui débute en 1960 avec Jacques Rivette, Alain Resnais et Louis Malle. Il engage ensuite des collaborations avec Robert Enrico, Yves Robert, Claude Sautet, Bertrand Tavernier, Andrzej Zulawski, Andrzej Wajda, et donc Jean-Luc Godard.
Engagé en faveur de la reconnaissance du statut d’auteur pour le photographe de plateau, Georges Pierre a fondé l’Association des Photographes de Films, chargée de la défense des intérêts matériels et moraux des photographes de cinéma.

La graphiste Flore Maquin signe la maquette de cette affiche. Inspirée par la pop culture, cette illustratrice de 27 ans réunit dans un univers vif et coloré le dessin, la peinture et le numérique. Passionnée de cinéma, elle collabore avec Universal Pictures, Paramount Channel, Europacorp, Wild Side, Arte autour d’affiches de films revisitées ou alternatives (www.flore-maquin.com).