Girl: interview de Lukas Dhont

Peu avant son départ pour Cannes, Lukas Dhont nous avait accordé une interview (publiée dans le 1er numéro de BE.SCREEN). La voici dans son intégralité.

Comment vivez-vous cette sélection?

« Toute l’équipe est vraiment très enthousiaste à l’idée de présenter le film à Cannes, un Festival, qui, pour nous, représente La méga-industrie du film européen. Mais nous sommes conscients du niveau d’exigence que cela représente. »

Pourquoi un sujet centré sur la danse?

« Depuis tout petit, j’éprouve une véritable fascination pour la danse et un immense amour pour le cinéma. Enfant, je me suis essayé à la danse mais je n’étais pas très doué. Dès que j’ai commencé à réaliser des films, j’ai donc combiné mes deux passions en intégrant la danse dans mon « petit cinéma ». Ce qui me fascine dans la danse, c’est la puissance de l’expression corporelle, ce qu’elle communique à travers les mouvements du corps. Raison pour laquelle j’essaie vraiment de travailler sur la mise en scène des corps. Girl n’est d’ailleurs pas un film de danse mais bien un film corporel. La danse est ici utilisée pour raconter une histoire ; il n’y a d’ailleurs jamais de captation de la danse à proprement parler. »

Un corps qui est exposé partout dans notre société…

« Dans notre société, le corps est exposé partout mais le corps qui est montré, c’est le corps parfait. Assez paradoxalement, le corps en tant que véhicule premier de nos perceptions sensorielles et de contact avec les autres demeure tabou. Nous sommes en permanence confrontés à un culte de la perfection, qui induit une comparaison constante avec des modèles et des icônes, mais a contrario, la relation intime, naturelle et complexe que chacun entretient réellement avec son propre corps ainsi que les rapports qu’il développe avec les autres sur ce plan, sont souvent éludés et très rarement montrés. Toutes ces dimensions sont explorées dans le film et transcendent d’ailleurs la problématique transgenre ; c’est d’ailleurs ce qui fait de Girl un film universel. Le corps de Lara, qui est née dans un corps masculin, est véritablement montré dans toute sa complexité, sous toutes ses facettes et aspérités, intérieures comme extérieures. Le fait que Lara veuille devenir danseuse étoile est à ce titre emblématique, car l’image iconique de la ballerine représente à ses yeux l’incarnation de la parfaite féminité. La discipline exceptionnelle qu’exige la danse dans le travail sur le corps, le fait qu’elle impose de le pousser jusqu’au comble de ses limites, voire de la manipuler à l’extrême, permet à Lara une transformation lui permettant d’accéder au niveau de perfection souhaité. »

La transformation est un thème très présent dans votre cinéma…

« Il est vrai que la transformation est très présente dans mon cinéma, et ce, depuis mes débuts. Mais c’est la transformation vécue et explorée comme dépassement : dépassement de soi et des limites personnelles, dépassement des normes qui régulent la communauté à laquelle on appartient, et dépassement des barrières sociales dans le rapport à l’altérité. Je dirais même qu’à titre personnel, je suis aussi constamment dans ce processus de dépassement en m’efforçant d’aller au-delà de mes propres limites en tant que réalisateur. Je suis donc toujours attiré, fasciné même, par des personnages capables de briser les normes qu’elles soient intérieures ou extérieures, et pour qui il y a même urgence à le faire tant il est nécessaire pour eux de parvenir à autre chose. »

Parlez-nous de votre rencontre avec la jeune fille qui a inspiré votre film…

« Lorsque j’ai lu l’histoire de cette jeune fille dans le journal, j’ai été profondément bouleversé et, le caractère universel qu’elle revêtait dans son approche du corps m’a immédiatement fortement inspiré. Ce n’est qu’en 2014 que j’ai eu l’occasion de rencontrer cette jeune fille. Je l’avais immédiatement contactée après avoir lu son histoire en 2009 mais à l’époque, elle avait préféré décliner toute rencontre, le processus de transformation qu’elle vivait alors étant tellement intense qu’il lui était trop difficile d’en parler. Mais lorsque nous nous sommes vus 5 ans plus tard, nous avons énormément discuté car il m’importait vraiment de saisir et de comprendre ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même, de capter de la manière la plus juste et la plus précise possible non seulement ses sensations et son monde intérieur mais aussi la manière dont elle vivait sa relation au corps avec l’extérieur, notamment dans l’évolution de ses rapports avec ses parents au cours du processus de transformation. Trois choses m’ont particulièrement frappé, touché et inspiré au cours de ces entretiens: la première est que cette jeune fille manquait totalement d’estime vis-à-vis d’elle-même et qu’elle était tout à fait incapable de reconnaître sa propre valeur ; la deuxième c’est qu’elle me disait se sentir comme attrapée, prise au piège dans un corps qui n’était pas elle, comme si elle avait été placée dans un corps complètement étranger à elle-même. Enfin, c’est le fait qu’elle voulait tout simplement être une fille et non pas une fille transgenre. Et à ce titre, le plus difficile pour elle était d’être sans cesse confrontée, voire d’être en lutte contre un corps qui physiologiquement lui rappelait constamment qu’elle était née dans un corps de garçon. »

Autre particularité: votre film est bilingue français-néerlandais…

« Girl est bilingue parce que je voulais faire un film belge, et parce que je tenais vraiment à ce qu’il soit présenté comme tel. Je suis flamand mais je vis dans un pays multilingue, et j’aime l’idée de faire un film traduisant toute la richesse culturelle de ses communautés, joué dans deux langues, porté par des comédiens francophones et flamands, et réalisé avec une équipe constituée de personnes venant de Wallonie et de Flandre. Depuis mes débuts, j’ai toujours travaillé comme ça et j’espère vraiment pouvoir continuer à le faire de la sorte. »

Propos recueillis par Christie Huysmans

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