Une vie cachée (A Hidden Life) – Sélection officielle

Une vie à connaître

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Franz Jägerstätter, paysan autrichien, refuse de se battre aux côtés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien, il est passible de la peine capitale. Mais porté par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme, Fani, et ses enfants, Franz reste un homme libre.

Terrence Malick signe ici un retour réussi à la narration, après plusieurs films où il explorait jusqu’à l’extrême la dimension métaphysique des choses. Avec Une vie cachée, il nous emmène dans la beauté des alpages tyroliens, à la sombre époque du nazisme. Une idéologie à laquelle, précisément, le personnage principal refuse obstinément d’adhérer, malgré le danger que représente pour lui pareille bravade.

Malick s’inspire de l’histoire tragiquement authentique d’un objecteur de conscience guillotiné en 1943 par les nazis pour livrer un drame fort où l’ombre et la lumière se cotoient tout au long d’un récit aux images magnifiées par un excellent chef opérateur, qui procure à l’ensemble une beauté formelle envoûtante.

Olivier Clinckart

 

 

 

La Gomera / The Whistlers – Sélection officielle

Sifflement admiratif

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Cristi, un inspecteur de police de Bucarest corrompu par des trafiquants de drogue, est soupçonné par ses supérieurs et mis sur écoute. Embarqué malgré lui par la sulfureuse Gilda sur l’île de la Gomera, il doit apprendre vite le Silbo, une langue sifflée ancestrale. Grâce à ce langage secret, il pourra libérer en Roumanie un mafieux de prison et récupérer les millions cachés. Mais l’amour va s’en mêler et rien ne se passera comme prévu…

Exellente surprise avec La Gomera, même si on sait que Corneliu Porumboiu est un cinéaste intéressant. Il le démontre à nouveau avec ce film noir rudement bien imaginé qui pointe du doigt la corruption endémique qui continue à gangréner la Roumanie. Pour ce faire, il nous entraîne dans un périple qui multiplie les références cinéphiles, tout en ne négligeant pas un humour grinçant, ni une certaine sensualité qui se dégage de certaines scènes.

Cet excellent polar se démarque du reste de la compétition pour sa fantaisie et constitue un divertissement plein de créativité qui mériterait de ne pas repartir bredouille de son passage au Festival de Cannes.

Olivier Clinckart

Atlantique – Sélection officielle

Mati Diop, de l’Atlantique à la Méditerranée

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Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers du chantier d’une tour futuriste, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, l’amant d’Ada, promise à un autre. Quelques jours après le départ des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage de la jeune femme et de mystérieuses fièvres s’emparent des filles du quartier. Ada est loin de se douter que Souleiman est revenu…

Pour son premier long-métrage, la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop connaît d’emblée les honneurs d’une Sélection officielle à Cannes.

Ceux qui connaissent la filmographie de Mati Diop auront une impression familière en découvrant le titre de son film. Et pour cause : Atlantique est la version longue d’un de ses courts-métrages, Atlantiques, remarqué en 2010. Depuis, la jeune femme a encore tourné deux autres courts-métrages et deux moyens-métrages, avant de franchir le cap du long avec cette production.

Avec son ton quasi documentaire auquel viennent s’ajouter une touche fantastique et onirique,  Atlantique décrit des réalités du quotidien: le drame des migrants, le poids de la tradition et des mariages arrangés, le choc des cultures entre une jeune génération qui aspire à la liberté et l’ancienne plus rigoriste… Si le scénario s’avère être assez mince, le film n’en contient pas moins un aspect envoûtant qui laisse augurer d’une suite de carrière prometteuse pour Mati Diop.

Cette dernière, fille du musicien sénégalais Wasis Diop, est née en 1982 à Paris. « Je viens à la fois d’ici et d’ailleurs, du Sénégal », explique celle qui est aussi la nièce du célèbre cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety et qui est considérée comme la relève du cinéma sénégalais.

Au niveau de la participation belge, Atlantique est coproduit par Frakas Productions et avec le partenariat de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de Casa Kafka Pictures.

Sur son site internet, Frakas Productions précise « suivre des réalisateurs portant un regard critique sur la société et participer activement au développemens de ses coproductions internationales..Jean-Yves Roubin (fondateur et gérant) et Cassandre Warnauts (productrice) développent en (co)produisent ensemble énormément de premiers longs-métrages, tout en continuant d’accompagner leurs auteurs sur la durée ».

Véronique Chartier & Olivier Clinckart

Les misérables – Sélection officielle

Les remarquables misérables

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Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux « Bacqueux » d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes…

Quasiment 25 ans après La haine, est-il encore possible de réaliser un film percutant sur la banlieue française? Les misérables est là pour répondre par l’affirmative. Ladj Ly décrit avec force une société plus que jamais en colère, au sein de laquelle pauvreté et communautarisme composent un cocktail explosif qu’il est bien difficile de maîtriser.

Le titre de ce long-métrage ne tient évidemment pas du hasard. C’est à Montfermeil que se déroule l’intrigue de Les misérables, précisément là où Victor Hugo situait la maison des Thénardier et la rencontre entre Cosette et Jean Valjean. Les choses ont-elles fondamentalement changé depuis l’époque du célèbre roman? Un siècle et demi plus tard, le constat dressé par Ladj Ly n’incite pas à l’optimisme…

Pour son premier long-métrage, Ladj Ly a en fait adapté son propre court-métrage (au titre identique) qu’il avait réalisé en 2017 et qui avait déjà fait forte impression. Cette fiction ultra-réaliste témoigne d’une grande maîtrise du réalisateur, qui fait monter la tension crescendo jusqu’au final époustouflant. Pour se conclure sur une citation particulièrement éloquente de Victor Hugo: « Il n’y a ni mauvaise herbe, ni mauvais homme, il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

Olivier Clinckart

 

Little Joe – Sélection officielle

Fleur fanée

Alice, mère célibataire, est une phytogénéticienne chevronnée qui travaille pour une société spécialisée dans le développement de nouvelles espèces de plantes. Elle a conçu une fleur très particulière, rouge vermillon, remarquable tant pour sa beauté que pour son intérêt thérapeutique. En effet, si on la conserve à la bonne température, si on la nourrit correctement et si on lui parle régulièrement, la plante rend son propriétaire heureux. Alice va enfreindre le règlement intérieur de sa société en offrant une de ces fleurs à son fils adolescent, Joe. Ensemble, ils vont la baptiser  » Little Joe « . Mais, à mesure que la plante grandit, Alice est saisie de doutes quant à sa création: peut-être que cette plante n’est finalement pas aussi inoffensive que ne le suggère son petit nom.

Jessica Hausner -et certains festivaliers- semblent avoir découvert le genre fantastique avec ce film. Difficile pourtant de s’ébahir face à une mise en scène terriblement asceptisée qui ne tarde pas à faire tomber le spectateur dans un ennui profond.

S’il faut reconnaître à la réalisatrice une belle recherche au niveau visuel, avec l’élégance des couleurs et les décors finement travaillés, le récit est rarement à la hauteur des attentes, n’offrant que peu d’intérêt et devenant assez rapidement répétitif. Vouloir associer le film de genre avec le cinéma d’auteur peut s’avérer un pari risqué; Jessica Hausner s’y est en partie fourvoyée.

Olivier Clinckart

 

Bacurau – Sélection officielle

Un western politique peu emballant

Dans un futur proche… Le village de Bacurau dans le sertão brésilien fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que Bacurau a disparu de la carte.

Le pays du Président Bolsonaro, avec la politique qui y est menée, est désormais propice aux westerns politiques tels que Bacurau, fable violente sur le Brésil contemporain dotée d’une solide énergie visuelle. Tout le récit symbolise la résistance d’une partie du peuple face à l’extrême-droite qui tient les rênes du pouvoir. Le propos ne manque pas de force, mais il est développé de manière assez maladroite par son duo de réalisateurs qui multiplient les genres au risque de s’y égarer quelque peu. Même l’excellent Udo Kier semble s’y perdre par moments, son jeu flirtant parfois avec la caricature.

Olivier Clinckart

Portrait de la jeune fille en feu – Sélection officielle

Un feu pas très ardent

♥ 1/2

1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde. Peu à peu, l’affection qu’elle ressent pour Héloïse se transforme en quelque chose de beaucoup plus complexe.

En situant son récit à la fin du 18e siècle, Céline Sciamma dresse un tableau de la condition féminine à une époque bien précise, où l’amour entre deux femmes était une chose aussi impensable qu’impossible à assumer. Or, comment transposer à l’écran cet amour interdit? C’est là que se situe la première limite du film: toute en retenue, la mise en scène s’emploie à maîtriser l’émotion et la naissance des sentiments qui animent les deux protagonistes.

Tant et si bien que ce n’est véritablement que dans la dernière demi-heure que cette passion obligatoirement contenue peut enfin se libérer. Trop tard déjà pour entretenir l’intérêt d’une évolution scénaristique tellement attendue à force de se laisser désirer qu’elle finit par lasser.

Reste le soin apporté aux costumes et aux décors, mais l’ensemble est bien trop prévisible que pour parvenir à enflammer le spectateur.

Olivier Clinckart

Sorry We Missed You – Sélection officielle

A ne pas manquer

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Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte.

Pour sa 14e sélection en compétition à Cannes, Ken Loach se fait à nouveau le champion d’une parole ouvrière partout mise à mal. Sans grandes stars, mais toujours le cœur au ventre.

Ken Loach fait du cinéma comme il respire. Et à 82 ans, le vétéran du cinéma britannique n’a rien perdu de sa foi si forte à creuser le sillon du social pour témoigner de l’existence des miséreux, des petits, des oubliés. Car c’est son credo, ces « héros du quotidien », comme il les appelle, ont aussi droit à vivre leur part de rêve.

Loach a ainsi passé toute sa vie d’artiste à mettre les « sans-grade » en lumière, donnant au passage quelques bons coups de pied assortis d’humour dans le derrière du néolibéralisme et de ses excès. Ses marottes? Les ravages des politiques publiques et leurs effets secondaires sur les cellules familiales déjà fragilisées des cités (Sweet Sixteen, Moi, Daniel Blake), la dénonciation des injustices sociales et… historiques (Land and Freedom, Le vent se lève) et la lutte pour le droit des travailleurs et des immigrés (Bread and Roses, It’s a Free World).

Avec Sorry We Missed You, présenté en Sélection officielle, Loach continue à donner la parole aux pauvres. Ici, c’est une famille qui subit de plein fouet les effets de la crise financière de 2008 dont il va montrer les efforts surhumains mais aussi la solidarité dans l’épreuve, pour s’en sortir. A 82 ans, Loach n’a peut-être jamais été autant en phase avec le monde réel, à l’heure de la grogne sociale qui a gagné toute l’Europe.

Interprété par des acteurs quasi-inconnus au bataillon, le film, toujours scénarisé par le fidèle Paul Laverty, pourrait valoir une troisième Palme d’or à Loach. Situation singulière, le film est coproduit par Les Films du Fleuve, la société des frères Dardenne qui sont aussi en course pour une 3e Palme d’Or avec Le jeune Ahmed. Sorry We Missed You a également reçu le soutien du Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge, de Be tv et Cineart.

Thierry Van Wayenbergh

 

 

 

 

The Dead Don’t Die – Sélection officielle

Un film d’ouverture à croquer

♥♥ 1/2

Dans la sereine petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. A juste titre, puisque soudain, les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir!

C’est avec une ironie placide et acide que Jim Jarmusch se plaît à croquer -au propre comme au figuré- les travers politiques de la société américaine et à dénoncer le matérialisme dévorant d’une communauté humaine cannibale, qui court à son inévitable perte en mettant en péril son propre environnement.

En jouant sur les contrastes entre l’atmosphère réaliste d’une petite ville de province où il fait bon vivre et le caractère horrifique de son cimetière grouillant de morts-vivants, Jarmusch souligne l’inconscience citoyenne universelle et les forces obscures de ceux qui ont opté pour le déni.

Même si l’humour et les nombreux clins d’oeil sont jubilatoires, l’on peut toutefois reprocher au réalisateur le manque de subtilité de sa critique, tant celle paraît parfois fort appuyée. Ce qui n’empêche heureusement en rien de passer un bon moment grâce à l’excellent casting (Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton, Steve Buscemi…) de ce film d’ouverture du 72 Festival de Cannes.

Christie Huysmans

 

BlacKkKlansman – Sélection officielle

Black Power

♥♥♥

Au début des années 70, Ron Stallworth devient le premier officier noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l’histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions.

Alors qu’on le pensait en pleine mort artistique, Spike Lee revient et livre avec BlacKkKlansman le film le plus cool de toute sa sélection. Doté d’une image « à grain » des années 70, une référence immédiate aux yeux de Lee au cinéma de la Blaxploitation, mais qui lui donne aussi indéniablement un look vintage très en vogue aujourd’hui, le film conte une ébouriffante histoire tirée d’un fait réel.

Menant son récit sur le mode surréaliste, Lee offre avec BlacKkKlansman la réponse la plus cinglante et la plus drôle à la fois à ce racisme rampant qui a repris du poil de la bête (immonde) un peu partout aujourd’hui. Jouant sur le fil du divertissement ultra-jubilatoire (le film assume à fond sa veine burlesque et kitsch) et de l’appel un peu terrifiant à la vigilance (à la fin du métrage, les images de violences actuelles à Charlottesville, où Lee tacle vertement un certain Trump, font véritablement froid dans le dos, le passage de la fiction à la réalité faisant l’effet d’une méchante gueule de bois) avec une maestria confondante.

Thierry Van Wayenbergh